2016 ou la fin du monde unipolaire

2016 ou la fin du monde unipolaire

1984 sera-t-il démenti par 2016 ? L’année 2017, qui sera aussi marquée par un centenaire où certains ont vu le monde s’ébranler en une dizaine de jours, sera grosse des ruptures opérées à la fin de l’année dernière avec la montée de ce que la déjà ancienne classe dirigeante qualifie de “populisme”, provoquant le Brexit et la divine surprise de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. A quoi il faut ajouter la récente victoire d’Alep, accompagnée du surgissement d’une troïka russo-turquo-iranienne marginalisant l’ONU à Genève pour un règlement effectif de la crise syrienne.

Nous ne reviendrons pas sur le mépris des anciennes élites pour les peuples et la démocratie, qui suppose le libre choix de leur destin par les électeurs, elles qui ont voulu l’exporter artificiellement à coups de canonnières dans des espaces qui n’y étaient pas préparés, portant la mort et la destruction. Leurs cris d’orfraie manifestent leur désespoir que le monde virtuel qu’elles s’étaient imaginé pouvoir imposer en l’absence de tout débat, tant les anciennes droites et les anciennes gauches étaient unies dans la réalisation d’un même avenir radieux, a éclaté comme une bulle.
Le Brexit aura réalisé la première brèche dans l’Union européenne, pièce essentielle du dispositif patiemment mis en place contre les peuples d’un traité européen à l’autre. Et l’élection de Donald Trump pourrait lui donner le coup de grâce avec son orientation clairement affirmée contre la signature du Traité transatlantique qu’Obama a vainement tenté de faire adopter en hâte à la fin de l’année à ses partenaires européens. Celui-ci aurait clairement signé la fin des Etats européens historiques, assujettis aux décisions de tribunaux arbitraux privés à la solde des multinationales américaines.
L’affolement actuel des rédactions et des sièges des partis contre “la menace populiste”, qui pourrait donner en France une victoire qui paraît de plus en plus crédible à Marine Le Pen, avec le programme très clair qui est le sien de sortie de l’Union européenne telle qu’elle est actuellement et de l’euro, dont la preuve n’est plus à faire qu’il entrave au moins la croissance, signale leur désarroi et leur faiblesse. L’économiste Jacques Sapir, qui fait partie de ceux qui ont longuement bataillé pour la fin de l’euro, observe d’ailleurs très justement qu’avec Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et même Arnaud Montebourg, les souverainistes sont désormais majoritaires électoralement.
Cela signifierait un progrès décisif de la rupture tectonique que nous vivons actuellement. Sur le plan intérieur, les politiques menées par Trump et Le Pen signaleraient la fin de la mondialisation telle que nous l’ont vendue les mondialistes : de progrès indéfini et d’ouverture tous azimuts, alors qu’il s’agissait d’utiliser les ressources humaines et économiques des uns pour détruire les acquis des autres et de créer une humanité sans mémoire ni racine par une immigration massive à des fins de dumping, le tout au profit d’une nouvelle classe dirigeante globale.
Sur le plan extérieur, cela signifierait un renversement d’alliance avec la Russie et plus généralement avec l’Eurasie, que l’Occident à toujours cherché à affaiblir, à diviser et à assujettir, et qui commence à s’imposer comme nouveau sujet historique, proposant la réorganisation d’un monde multipolaire, fondé sur la souveraineté des Etats, des accords de coopération et des relations régies par le respect du droit international. Tout le contraire de cette domination unipolaire qu’ont voulu imposer les Etats-Unis et leurs alliés depuis la fin de l’URSS. Et dont l’élection de Donald Trump, qui n’a jamais caché sa volonté de renouer un dialogue constructif avec la Russie, surtout en matière de lutte contre le terrorisme – ce terrorisme que ses prédécesseurs ont utilisé sinon créé – tout en manifestant sa volonté de rééquilibrer les relations économiques avec la Chine, annonce la fin. D’où l’ignoble campagne médiatique dont il est l’objet, au-dessous de la ceinture, puisque l’ancienne classe politico-médiatique n’a pas d’arguments à opposer à son programme.
Comme l’a d’ailleurs pertinemment montré l’analyste russe Ekaterina Narotchnitskaïa (1), la “montée des populismes” ne concerne pas seulement ces peuples que les anciennes classes dirigeantes méprisent, mais elle est le fruit d’un changement de perception des enjeux par de larges secteurs de l’électorat et par de nouvelles élites.
Un phénomène largement passé sous silence, censuré quand il n’est pas traité de façon négligente, explique selon moi ce changement de perception : c’est l’émergence concrète de l’Eurasie par la mise en place progressive de projets d’infrastructures, de développement technique, industriel, énergétique, tels que le géopoliticien Pascal Marchand a commencé à les présenter dernièrement (2), et tels que l’expert Alexandre Latsa les a exposés dans son dernier ouvrage (3), qui peu à peu, de façon imperceptible, sont en train d’opérer cette rupture tectonique qui commence à se manifester dans les votes et le comportement de l’électorat occidental.
Lors de sa dernière conférence de presse, le 23 décembre dernier, le président Poutine a annoncé la prochaine mise en service du pont de Kertch, d’une longueur de dix-neuf kilomètres, devant relier la presqu’île de Crimée aux régions du sud de la Russie (4). C’est un projet déjà ancien, que la situation d’enclavement actuel de la Crimée a rendu nécessaire. Et il a déclaré que ce pont sera utile non seulement au développement économique de la Crimée, mais au-delà, à celui de toute l’Ukraine qui est invitée à l’utiliser, engageant positivement les relations entre l’Eurasie et l’Ouest du continent. Par cette action, la Russie fait plus que des années de déstabilisation de la région opérée par les milliards de dollars américains, afin de créer une rupture géopolitique au coeur de ce continent, qui a abouti au résultat que l’on sait.

Cette affirmation de l’Eurasie s’est aussi concrétisée par la victoire d’Alep, la libération de l’est de la ville, depuis quatre ans sous le joug de la loi islamique tels que l’entendent les groupes radicaux honteusement sponsorisés, armés, entraînés par l’Occident, comme l’on révélé les trouvailles dans la partie libérée. Elle est due à une alliance efficace sur le terrain de l’armée régulière syrienne et des forces russes, iraniennes, irakiennes et du Hezbollah libanais. Elle est aussi due à un renversement d’alliance avec la Turquie et le Qatar, jusque-là soutiens logistiques du terrorisme, dont les motivations sont liées à cette rupture tectonique dans laquelle la géologie proprement dite ne joue pas le moindre rôle.
En effet, la prise de participation du fonds souverain du Qatar au capital de la plus grosse entreprise pétrolière du monde, le russe Rosneft, à concurrence de 20 % avec le courtier international Glencore, se serait faite en contrepartie de son abstention désormais en Syrie. Et le retournement de la Turquie n’est pas sans lien avec les perspectives pour son économie d’un hub gazier en direction de l’Europe, à partir du Turkish Stream en voie de réalisation.
Et ce n’est pas un hasard si les négociations diplomatiques rendues possibles par cette victoire et ce renversement d’alliances, qui devraient déboucher sur une solution politique en Syrie, et peut-être au-delà tant la Syrie joue un rôle clé dans la région, vont se dérouler à Astana, capitale du Kazakhstan, comme l’a bien montré l’expert Bassam Tahhan dans ses derniers interviews, dont les interventions régulières dans Contrepoint (5) font la véritable histoire du conflit syrien et de son contexte moyen-oriental et international. Prenant le relais de Genève, où les Occidentaux, malgré les nombreuses nuits blanches de discussions entre Kerry et Lavrov, ont joué l’atermoiement et la duplicité, refusant de distinguer les groupes de l’opposition “modérée” mais armée par eux, Astana symbolise le passage du monde occidental au monde eurasiatique, le passage d’un monde unipolaire fondé sur la force et le mépris des peuples et de la morale à un monde multipolaire fondé sur le respect : respect de peuples, respect des règles du droit international et respect de la morale, garante de la civilisation.
Car il n’est pas innocent que le monde global dont nous voyons sous nos yeux éclater la bulle virtuelle ait voulu se fonder sur un dépassement de la morale par le libertarisme et la transgression de ce qui structure les sociétés et les nations.

L’année qui vient est donc grosse d’enjeux décisifs, c’est un véritable passage de l’équateur qui nous attend avec un changement de la carte du ciel, dont l’on peut souhaiter que sorte un monde apaisé et uni dans la coopération et le dialogue, après le passage par des turbulences dont il dépend des choix à venir qu’elles soient minimes.
Il est en effet temps pour le pôle occidental de revenir aux vraies valeurs qui l’ont fondé, et d’entrer dans un dialogue positif avec le pôle eurasiatique, qui a de son côté tout à y gagner.

Frédéric Saillot, le 3 janvier 2016.

(1) Ci contre et en cliquant sur : https://www.youtube.com/watch?v=x-YztEdQxwM
(2) Ci contre et sur : https://www.youtube.com/watch?v=n-ZLNLkMio4
(3) Un Printemps russe, éditions Les Syrtes, 2015, voir ses interviews à ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=j7awf6iaIiQ et : https://www.youtube.com/watch?v=Z25TjEFthnU
(4) Voir la photo illustrant l’entête de l’article sur la page d’accueil.
(5) Voir la rubrique Contrepoint sur la page d’accueil du site, ou directement la playlist : https://www.youtube.com/playlist?list=PL9Fa29olRAo13FVRvk2Y8__VGPs4wz-3R