De l’alternance en Fédération de Russie

2014 : après le coup d’Etat du Maïdan et l’éclatement de la guerre civile ukrainienne dans le Donbass, la Fédération de Russie – sanctionnée après une réunification de la Crimée considérée comme une annexion – s’est progressivement éloignée de l’espace occidental jusqu’à affirmer une singularité civilisationnelle, passant par une revalorisation-réappropriation d’un passé soviétique qui l’en avait exclue. Depuis, cet éloignement n’a cessé de croître, au point que certains considèrent qu’un régime dictatorial est en train de s’y mettre en place, qui la ferait basculer dans le camp des régimes totalitaires dominé par la Chine communiste. L’échéance des prochaines élections législatives à la Douma d’Etat en septembre, dans le contexte de la montée d’une alternance politique au parti présidentiel Russie Unie, aggrave actuellement le processus, afin de lui assurer une nette majorité.

Lors d’un des sempiternels débats quotidiens menés par Vladimir Soloviev sur Rossia 1, la rédactrice en chef des chaînes RT de par le monde, Marguerite Simonian, n’a pas hésité à marteler le 14 mars : “ils nous répètent sans cesse leurs mantras, toujours les mêmes : nous sommes pour l’alternance du pouvoir, pour la liberté, pour le bien-être du peuple. Vous êtes pour l’alternance du pouvoir ? Pourquoi donc ? Où est-il écrit, dans quelle bible, par qui la preuve a-t-elle été apportée et en quoi l’histoire de l’humanité a-t-elle démontré que l’alternance du pouvoir était nécessaire ? Ce n’est absolument pas nécessaire”. Elle en veut pour preuve Franklin Roosevelt, qui s’est présenté quatre fois et se serait présenté une cinquième si la maladie ne l’avait emporté “parce qu’il était le meilleur et qu’il ne voulait pas se soumettre à cette pratique : ‘deux fois et c’est tout’. Et pourquoi cette pratique serait-elle nécessaire ? Parce qu’il faut créer le chaos, plus précisément chez nous créer un bordel permanent, comme en Ukraine, avec cette alternance de pouvoir”.

La limitation des candidatures présidentielles à deux mandats n’est en effet pas inscrit dans la constitution américaine, comme c’était le cas dans la constitution de la Fédération de Russie, avant l’amendement Terechkova, qui pourrait bien constituer le 18 Brumaire de Vladmir Poutine (2). Elle constitue cependant l’un des moyens de la démocratie : l’alternance politique, que Simonian confond ici avec une “alternance de pouvoir”, faisant de l’alternance politique l’équivalent d’un coup d’Etat nécessitant pour le pouvoir en place de se prémunir d’un exercice de la démocratie qui conduirait à cette alternance. “La liberté ? s’interroge Simonian, de quelle liberté ne jouit-on pas en Russie ? C’est en Russie qu’on a fermé la bouche du président en exercice et des millions de ses supporters, et qu’on les a privés de liberté de parole ? Non, s’il vous plaît : en Russie les uns écrivent les autres filment, on n’arrive pas à se représenter la quantité de ces libertés. En plus, la société, c’est à dire notre peuple, dans sa masse est mécontent de l’abondance de ces libertés et je ne vois pas actuellement un mouvement massif de la société comme ça a été le cas à la fin de l’URSS qui exigeait qu’on lui accorde la liberté et la transparence”. Comme tous les politiques populistes, Simonian parle au nom de “notre peuple”, et passe sous silence le fait que, comme l’a tout de suite vu Navalny, la décision de Twitter allait donner des idées au pouvoir à Moscou qui pour l’heure l’a ralenti et menace de l’interdire, comme il en est également question pour Facebook et YouTube.

“Vous faites un tableau du bien-être du peuple, poursuit-elle, afin qu’il soit comme là-bas. Et comment c’est là-bas ? 37 millions de sous-alimentés aux USA, selon la déclaration du président américain, pas selon moi, il ne s’agit pas la propagande de Russia Today, c’est le président des Etats-Unis qui a déclaré que 37 millions d’entre eux étaient affamés, soit plus de 10% de la société”. Ce que la journaliste, qu’une fois de plus elle oublie d’être, passe ici sous silence, c’est qu’au moment où elle parle, selon Rosstat, le Service fédéral des statistiques de l’État russe, le nombre de ses concitoyens au-dessous du seuil de pauvreté a augmenté avec les conséquences économiques de la crise sanitaire, ce qui fait un total de près de 20 millions, soit 13,5 % de la population (3). Et elle ignore également l’inflation qui ne cesse d’augmenter, qui les met réellement en situation d’être sous-alimentés, sans toucher les “food stamps” dont bénéficient “les laissés pour compte de l’Amérique” (4).

Elle conclut son diptyque tout en contraste par un tableau emphatique de la situation en Fédération de Russie, bien dans la veine d’une propagande soviétique jadis obsédée par la concurrence avec l’Amérique : “Chez nous bien sûr il y a nombre de problèmes, mais regardez comme on y fait face, regardez Moscou qui actuellement est la plus libre, pour ce qui concerne le Covid comme pour ce qui concerne le reste, la plus propre et la plus belle de toutes les capitales du monde. Chez nous la vie continue, les chiffres du Covid baissent, nous avons le vaccin, et, s’il vous plaît, chez nous tout est ouvert : les restaurants, les bars, le business, et regardez en Europe, regardez en Amérique : ils ferment tout ou bien ils meurent comme des mouches, l’un ou l’autre, il n’y a pas d’autre choix comme chez nous. Il y en a assez de nous obliger à penser que nous sommes moins bons, ça fait longtemps que nous ne sommes pas moins bons. Nous avons eu différentes périodes dans notre histoire mais maintenant, dans la phase actuelle de notre développement, nous sommes meilleurs sur une quantité de paramètres divers, du vaccin à la liberté. Et ceux qui s’imaginent nous prouver que nous sommes moins bons sont soit des idiots pas au courant soit des traîtres avérés”.

Est ainsi interdite par la rédactrice en chef des agences Russia Today de par le monde l’une des revendications clamées par les manifestants de janvier et de février : “Sva-bo-da ! Li-ber-té !”, sauf à être des idiots ou des traîtres. Ce dernier mot, lourd de sens, verrouille en fait un système politique construit sur l’absence d’alternance, de liberté de débat et de véritable choix électoral. Ceux qui le remettent en cause sont des “traîtres” et en sont de fait exclus, comme c’était le cas jadis pour les “ennemis du peuple”. Pour avoir été le promoteur d’une alternance au moyen du “vote intelligent”, Alexeï Navalny a fait l’objet d’une tentative d’empoisonnement et a ensuite été emprisonné sur un motif fallacieux. Il se trouve actuellement au pénitencier n°2 de Pokrov, où les conditions de détentions ont été révélées par d’anciens détenus (5) : battus dès qu’ils pénètrent le pénitencier, ils doivent passer leurs journées debout, tête inclinée, à soixante par baraque, sans parler, punis dès qu’ils relèvent la tête. Ils regardent les chaînes fédérales à la télévisions assis le dos droit et les jambes serrées, avec l’interdiction de bouger ou de fermer les yeux. La nuit ils sont réveillés toutes les deux heures et doivent décliner leur identité et le motif de leur réclusion.

Dans une lettre datée du 15 mars, Navalny écrit : “je dois reconnaître que le système carcéral russe a réussi à m’étonner. Je n’imaginais pas qu’on puisse construire un véritable camp de concentration à cent kilomètres de Moscou. Jusqu’à présent je n’ai constaté aucune violence, pas même le moindre indice, bien qu’à la position obligatoire des détenus, au garde à vous et craignant de tourner la tête, je crois facilement les nombreuses histoires selon lesquelles, ici, au pénitencier n°2 ‘Pokrov’ (6), tout récemment, on a tué des gens à coup de maillets en bois. Actuellement les méthodes ont changé, et, je reconnais que je ne me souviens pas de lieu où tous parlent de façon si polie voire même quelque peu aimable. De sorte que j’appelle ma nouvelle demeure ‘notre amical camp de concentration'”. Lorsqu’il était en prison à Moscou, entre deux jugements, il avait écrit un texte, mis en musique par le groupe rock Elyzium (7), qui commençait ainsi : “Comme l’on sait, la prison c’est dans la tête. Et à y regarder de près, il devient évident que je ne suis pas en prison mais dans un voyage cosmique”. Ce qui lui a valu un régime d’isolement renforcé pour “inclinaison à l’évasion”. A “Pokrov”, “chaque heure je suis réveillé par un homme qui se tient à côté de mon lit. Il me filme en disant ‘deux heures trente minutes, le condamné Navalny. Relevé du compte prophylactique pour tendance à l’évasion. Présent’. Et je me rendors en pensant qu’il y a des gens qui pensent encore à moi et ne veulent pas me perdre. Super non ?”

Dix jours après, ses avocats ont alerté l’opinion sur la brutale détérioration de l’état de santé de Navalny. Il souffre de douleurs au dos et aurait perdu l’usage de la jambe droite. Les autorités pénitentiaires lui refusent la consultation d’un spécialiste et se contentent de lui distribuer deux cachets d’anti-douleur par jour. Le 25 mars il a pu transmettre par ses avocats la lettre qu’il a envoyée au directeur de l’Administration de l’application des peines (FSIN), et au procureur général de la Fédération de Russie, dans laquelle il déclare que le traitement auquel il est soumis par le personnel du pénitencier le prive de sommeil : “ce qui de fait constitue une torture par insomnie”, alors que l’article 21 du règlement du ministère de la Justice en date du 16 décembre 2016, garantit aux détenus un sommeil continu de huit heures. Ajouté à la perversité du traitement auquel il est soumis, il a peu auparavant été sanctionné pour s’être levé dix minutes plus tôt, ce qui aurait constitué “une transgression de l’obligation de sommeil de huit heures et l’emploi du temps de la journée” (8). Une pétition d’intellectuels et de journalistes a été publiée le même jour, exigeant que Navalny bénéficie de conditions normales de détention et de soins appropriés. Par ailleurs le Fond de lutte contre la corruption prépare une prochaine manifestation de rue par inscription sur le site free.navalny.com, qui sera décidée dès que le quorum de 500 000 participants aura été atteint.

Autre exemple du difficile exercice de la démocratie en Fédération de Russie : le samedi 13 mars, à l’hôtel Izmaïlovo à Moscou, se sont réunis quelque 150 députés municipaux d’opposition venus de tout le territoire, afin d’échanger leurs expériences et discuter d’une stratégie en vue des élections à la Douma d’Etat en septembre. Une demi-heure après le début de la réunion, une escouade de police fait irruption dans la salle, déclarant qu’ils participent à une réunion organisée par une “organisation indésirable”, et qu’ils sont tous en état d’arrestation (9). Rappelons qu’en Fédération de Russie, depuis 2015, les organisations recevant des crédits de l’étranger sont nommées “organisations indésirables”, classement entraînant leur interdiction et la poursuite de leurs employés. Le 8 décembre dernier, la Douma a durci la loi existante sur les “agents de l’étranger”, dressant des listes d’organisations et de personnes considérées comme telles. Le forum était pourtant organisé par les “Démocrates réunis”, organisation indépendante ne figurant pas sur ces listes. Les cent cinquante députés ont cependant pris place dans les nombreux paniers à salade qui les attendaient dehors pour être ensuite répartis dans divers commissariats.

Ils ont dû y signer des procès-verbaux pour “collaboration avec une organisation indésirable”, ce qui leur fait encourir une amende jusqu’à 50 000 roubles, soit 500 euros. Cette arrestations de députés élus du peuple, parmi eux les députés de la Douma de Moscou Ilya Iachine et Ioulia Galiamina, l’ancien maire d’Ekaterinbourg Evgueni Roïzman, et le journaliste et oppositionnel Vladmir Kara-Mourza – qui aurait également été victime de tentatives d’empoisonnement de la part d’une équipe du FSB – montre jusqu’où le pouvoir est prêt d’aller pour maintenir son monopole sur la prochaine Douma d’Etat. Ce viol rappelle à certains la dissolution de l’Assemblée constituante par les bolchéviques le 19 janvier 1918, élue lors d’élections générales par 60% d’un corps électoral comprenant les femmes, préalable au déclenchement de la terreur par la Tchéka (10). Il s’agissait alors d’écarter du pouvoir et de la définition de la loi fondamentale toute autre organisation que le parti bolchévique : constitutionnels démocrates et socialistes révolutionnaires de droite sont interdits, puis les socialistes révolutionnaires de gauche et les menchéviques. Les bolchéviques purent ainsi régner en maîtres pendant soixante-dix ans, laissant une forte empreinte dans les mentalités et des moeurs politiques privilégiant la coercition et l’absence de débat. De la même manière Russie Unie doit régner en seul maître, ne tolérant à la marge que les trois partis lui servant de caution démocratique. Tout le reste est relégué “hors système” et rangé sous le qualificatif d”agent de l’étranger”, visant à son élimination.

Viatcheslav Volodine, l’actuel président de la Douma, proche de Vladmir Poutine et artisan de l’amendement Terechkova, vient d’ouvrir un compte Telegram. Le 20 mars dernier il y a publié une note concernant la stratégie du “vote intelligent”, auquel il a ainsi donné une publicité inattendue (11). Partant du principe que les élections doivent être concurrentielles et opposer des candidats sur le contenu de leur programme, il s’oppose au “vote intelligent” au motif qu’il s’agirait d’un “projet sans contenu, qui n’est pas dirigé vers la résolution des questions et des problèmes des citoyens, car il est fondé sur le désir d’accéder au pouvoir”. Au passage Volodine donne sa définition de la démocratie : “c’est des procédures, des normes et des règles”. Certes, mais cette définition administrative ignore l’étymologie et le fondement même de la démocratie depuis son origine grecque : c’est “le pouvoir du peuple”. Et s’il plaît au peuple de répondre à ceux qui lui proposent d’en finir avec le monopole du pouvoir par Russie Unie ? Qui n’est pas un projet sans contenu, tel qu’ont commencé à l’envisager le député régional Nikolaï Bondarenko et le peut-être futur patron du KPRF Valéry Rachkine (12).

D’où la nécessité selon Volodine de procéder à l’élimination de ceux qui prônent cette technique : “les initiateurs de ce projet se trouvent à l’étranger, avec, à mon avis, derrière eux les Etats occidentaux et les services spéciaux, ce qui constitue une ingérence dans les affaires intérieures de notre pays. Ils utilisent des politiques qui participent à ce projet, qui ne consiste qu’à s’opposer au pouvoir actuel”. Le fait que le principal initiateur du projet en question croupisse actuellement dans un pénitencier et que les autres, notamment Lioubov Sobol, la juriste du FBK, qui a annoncé sa candidature à la Douma, se trouvent en détention à domicile, est passé sous silence, au profit d’une thèse complotiste, niant toute possibilité d’une opposition à Russie Unie à l’intérieur même de la société. Observons qu’il a publié cette note au retour de sa circonscription de Saratov,où voudrait le concurrencer le communiste oppositionnel Nicolas Bondarenko, député à la Douma régionale. Celui-ci, grâce au “vote intelligent” de tous ceux qui ne veulent plus de Russie Unie, ce à quoi il s’est montré tout à fait disposé, pourrait lui ravir le mandat. Est-ce pour cela qu’il est exposé à des poursuites judiciaires pour corruption, ce qui le rendrait inéligible ? Il touche en effet des revenus de sa chaîne YouTube qui fait un million 1 350 000 abonnés, ce que la loi interdirait à un député (12). L’on voit ainsi comment Volodine conçoit des élections “qui se déroulent de façon concurrentielle, ouverte et légitime”, comme il le prétend dans sa note.

Et comme les bolchéviques l’avaient réalisé tout au long de leur maintien au pouvoir, il ne s’agit pas seulement d’éliminer les opposants, il convient aussi de se débarrasser de ceux qui à l’intérieur même de Russie Unie pourraient être des germes de contestation. Oksana Pushkina, journaliste spécialiste de la situation des femmes, avait été une élue de Russie Unie dans la banlieue de Moscou en 2016. Au cours de la législature, elle a défendu un projet de loi contre les discriminations faites aux femmes, non retenu à l’ordre du jour de la Douma, et condamné publiquement les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes. Bien qu’ayant réalisé de nombreux projets comme vice-présidente de la commission de la famille et des enfants à la Douma, elle vient de se voir refuser l’investiture de Russie Unie dans sa circonscription, au profit du chanteur patriotique Denis Maïdanov, qui s’est récemment fait remarquer dans un chant de soutien à Loukachenko. Natalia Poklonskaïa, l’ex-procureure de Crimée, connaît la même mésaventure et pourrait ne pas retrouver l’investiture de Russie Unie. Elle avait été l’icône du printemps de Crimée, quittant cependant sa fonction de procureur en 2016, sans que l’on en sache la raison, à l’invitation de Russie Unie, dont elle n’est pas membre, pour être élue sur la liste du parti présidentiel.

Dans une récente interview à la radio Echo Moskvy (13), elle s’est montrée critique à l’égard des procès faits à Navalny pour offense à l’ancien combattant (12) et au sujet de l’affaire Yves Rocher, et elle a déclaré ne pas vouloir retrouver son siège de procureure parce qu’il s’agissait d’un “autre siège” que celui qu’elle avait créé en 2014. Elle y a également révélé avoir refusé de voter la loi soumettant toute activité culturelle à autorisation de l’Etat – que vient de voter la Douma dans la série de lois liberticides dont elle s’est fait récemment une spécialité – “parce que vouloir trop tout régulariser, régler, interdire, vraiment ce n’est pas normal”. La baisse de popularité de Russie Unie est d’ailleurs telle que sa liste électorale pourrait être présidée par Poutine lui-même, selon le journal Kommersant dans son édition du 23 mars (14). Cela avait été le cas en 2007, lorsqu’il a laissé la présidence à Medvedev, ce qui avait permis à Russie Unie de recueillir 63,7% des suffrages, alors que, selon une source au sein de l’administration présidentielle, elle est actuellement créditée de 45% des voix pour une participation prévue de 45%, ce qui fait environ 25% du corps électoral. L’implication de Poutine dans l’élection d’une Douma en exercice pendant la période sensible de transition du pouvoir d’ici les présidentielles de 2022, bénéficierait des résultats du plébiscite constitutionnel de 2020 : 77,92 des voix pour une participation de 67,88%, et des présidentielles de 2018, où Poutine a recueilli 76,69% des voix pour une participation de 67,54 %.

Ce contexte serait d’autant moins favorable à la moindre concession à l’opposition. Le politologue Alexandre Tchesnakov, ancien secrétaire-général adjoint de Russie Unie, a donné le 12 mars une interview à Echo Moskvy , où il a commencé par évoquer lui aussi les sondages préélectoraux, qui ne lui paraissent cependant pas alarmants, et sur lesquels la situation autour de Navalny n’aurait aucune incidence (15). A la question empruntée au Financial Times selon qui, d’après une source au sein du pouvoir, actuellement en Fédération de Russie, comme jamais auparavant, les structures de force exercent une influence sur Poutine, il répond qu’elles exercent en effet une forte influence sur quelque décision politique que ce soit, mais que de toutes les façons “les siloviki sont le pouvoir, il ne faut pas l’oublier”, et qu’ils se sont considérablement renforcés ces vingt dernières années. S’il admet que dernièrement, les mesures prises par le pouvoir se sont durcies, il est confiant quant aux prochaines élections : les petits partis ne dépasseront pas les 3% nécessaires à une représentation à la Douma. Cependant selon lui seuls les partis travaillant avec l’administration présidentielle peuvent être admis à jouer un rôle politique : “le Kremlin est le bénéficiaire de leur existence”.

Les journalistes finissent par lui poser la question de fond : si selon lui le taux de popularité de Russie Unie est normal, pourquoi donc ôter toute possibilité aux oppositionnels de faire leur entrée à la Douma et les livrer à la répression. “Cela ne concerne pas Russie Unie, rétorque-t-il, ni son taux de popularité, mais la stabilité du système. Si vous ne reconnaissez pas la règle du jeu du système, vous n’êtes pas admis dans ce système. Cela ne concerne pas que la rivalité entre partis, mais le processus dans son ensemble. Je ne vois là rien d’étonnant”. Ce qu’un auditeur traduit dans le chat par : “Celui qui ne travaille pas avec le Kremlin : en prison”. Tout est donc permis contre ceux qui ne respectent pas le système dont le Kremlin est le centre.

L’on peut se demander cependant en quoi consiste cette “règle du jeu”, en lieu de loi commune à tous, qui définit le cadre d’un Etat démocratique. Le 18 mars dernier a eu lieu un concert géant au stade Loujniki, pour commémorer le septième anniversaire de la réunification de la Crimée. 80 000 personnes s’y sont entassées, pour la plupart des agents de service ayant reçu des billets de la part de leur hiérarchie et convoyés par cars, pour leur très nette majorité sans masques comme on peut le constater sur les vidéos consacrées à l’événement (16). Et ce malgré l’interdiction des rassemblements prise par le maire Sergueï Sobianine, en raison de la crise sanitaire, lui-même présent, sans masque, à l’événement. Est-ce à dire que la rigueur de la loi ne s’applique qu’à ceux que l’on considère comme des adversaires du système ? Qui tous ont été lourdement condamnés après les manifestations de soutien à Navalny en janvier et février, pour “affaire sanitaire”, et viennent même de voir leur peine prolongée sur ce même motif, pour les empêcher de se présenter aux élections en septembre. L’on se trouverait alors en Fédération de Russie dans un espace où la “règle du jeu” serait l’arbitraire et le fait du prince, justifiant la dénonciation d’illégitimité dénoncée par ceux qui osent s’y opposer.

L’invité vedette à ce concert était bien entendu Poutine, venu redorer son blason en rappelant le soutien dont il avait bénéficié lorsqu’il a décidé une réunification souhaitée par une majorité de la population aussi bien en Fédération de Russie qu’en Crimée. Ce fut l’occasion pour lui d’un discours patriotique, soulignant que l’événement était une “fête pour tout notre immense pays, vraiment immense, parce que la Russie constitue le plus grand pays du monde quant à son territoire”. Non sans une mise en garde à l’égard de “nos voisins que nous ne regardons pas simplement comme des voisins, proches par la géographie, mais comme des peuples frères” (17). Après un historique intégrant la Rous de Kiev, et ignorant soigneusement les massacres de Crimée après le départ de l’Armée blanche en 1920 (18), il a conclu en invitant la foule à communier dans l’amour de la Russie : “Voilà vraiment ce qu’est l’amour de la patrie, qui est dans le sang, dans les gènes de notre peuple, nous rend forts, nous réuni autour de nos devoirs communs”.

Ce n’est pas la première fois que ces derniers temps, exaltant la singularité de la civilisation russe telle qu’il la conçoit, Poutine fait état d’une singularité génétique qui distinguerait les citoyens de la Fédération de Russie des autres peuples, et notamment des nations occidentales. Ce qui la dispenserait de se conformer davantage au cadre institutionnel choisi en 1991, une fois close la longue période de rupture inaugurée en 1917. Ce n’est pas la voie choisie par la Russie de Pierre le Grand et par ceux qui l’ont suivie jusqu’à cette rupture, à laquelle pourtant Poutine se réfère, et il est à craindre qu’elle n’emprunte ainsi un chemin de perdition, un Sonderweg. Chemin de perdition qui commence par la création d’un système vertical clos sur lui-même, interdisant toute alternance politique, provoquant l’exigence d’une alternance systémique, comme ce fut le cas en Russie à la fin du 19ème siècle. Le refus d’une Douma où il y aurait un vrai débat, est un aveu de faiblesse. On peut éliminer une opposition en utilisant tous les coups bas, y compris le meurtre politique, mais l’on n’y gagne pas en légitimité. Et ce n’est assurément pas une gage de longévité.

Frédéric Saillot, le 25 mars 2021.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=F4CbJQ8TjyI
(2) Voir mon article : http://www.eurasiexpress.fr/un-18-brumaire-en-federation-de-russie/
(3) https://www.rbc.ru/economics/18/09/2020/5f64ba649a794707f1dd59d1
(4) Voir Alexandre Mendel, “Chez Trump”, éditions de L’Artilleur, 2019, qui brosse un tableau de l’Amérique à la veille des dernières présidentielles.
(5) https://echo.msk.ru/blog/corruption/2798238-echo/
(6) Navalny met le nom de la ville entre guillemets, parce que le nom de la ville signifie “linceul”.
(7) https://www.youtube.com/watch?v=rvJejkRt0pI
(8) https://echo.msk.ru/blog/corruption/2810844-echo/
(9) Voir la photo illustrant l’article et : https://tvrain.ru/news/vy_sejchas_vse_budete_zaderzhany_v_moskve_politsija_prishla_na_forum_nezavisimyh_deputatov-526212/
(10) Voir la description que fait des événement Isaac Steinberg, alors Commissaire du peuple à la Justice, dans “Souvenirs d’un Commissaire du peuple”, Gallimard, 1930.
(11) https://t.me/vv_volodin/9
(12) Voir mon article : http://www.eurasiexpress.fr/alexei-navalny-detonateur-dune-vie-politique-en-federation-de-russie/
(13) https://echo.msk.ru/programs/razvorot-morning/2802608-echo/
(14) https://www.kommersant.ru/doc/4741097
(15) https://echo.msk.ru/programs/razvorot-morning/2803866-echo/
(16) https://echo.msk.ru/blog/day_video/2807324-echo/
(17) http://www.kremlin.ru/events/president/news/65174

(18) Voir Ivan Chméliov, Le Soleil des morts, éditions des Syrtes, 2001 ; Иван Сергеевич Шмелев, Солнце Мертвых, издательство Дарь, 2008 ; Frédéric Saillot, Katyn, éditions de L’Harmattan, 2010, pp. 259 à 262