La politique étrangère de la France : entre servilité et velléités mercantiles dans le cadre d’un monde “quasi-bipolaire”

La politique étrangère de la France : entre servilité et velléités mercantiles dans le cadre d’un monde “quasi-bipolaire”

“…nos ‘soi-disant démocraties’, pour employer un terme qui nous fait plaisir – la lucidité étant la blessure la plus rapprochée du soleil comme le disait René Char -, (car) nous ne voulons pas avouer qu’effectivement nous sommes en oligarchie…” (Alain Cotta)

La France avait une grande tradition diplomatique, un savoir-faire reconnu et admiré de tous, fruit de son histoire, de sa culture et de sa place exceptionnelle dans le concert des nations. Ces douze dernières années l’ont vu sombrer corps et biens après la réintégration dans le commandement unifié de l’OTAN décidée par le bushiste béat Sarkozy, confirmée par le couple Hollande-Fabius, bien qu’ils l’aient vigoureusement dénoncée en son temps pour la galerie, prêts qu’ils sont à brader le siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU et l’arme de dissuasion nucléaire, conditions de son indépendance et de son poids dans les décisions internationales.
Le député UMP critique Jacques Myard a récemment consacré un colloque à un monde qui serait devenu “sans pilote”, et serait donc devenu “une chance pour la France” qui y retrouverait la possibilité d’une diplomatie indépendante, le 21 mai dernier à l’Assemblée nationale.
Lui-même a d’ailleurs très activement milité en faveur de cette “diplomatie indépendante”, sinon parallèle, à l’occasion de deux voyages qui firent date, vigoureusement dénoncés par des représentants du gouvernement, l’un à Damas, l’autre à Moscou, preuves s’il en est de l’inanité de la politique extérieure du régime actuel. Dans un cas il s’agissait de prendre la mesure du danger terroriste et des difficultés dans lesquelles se trouve le gouvernement légitime de la Syrie, du fait de la politique criminelle menée par les Occidentaux et en particulier par la France, dans l’autre de tenter de rétablir une relation de confiance avec la Russie, mise à mal par une ingérence occidentale, et en particulier française, là aussi criminelle, dans les affaires intérieures de l’Ukraine, menant au coup d’Etat de février 2014, à la guerre civile et au nettoyage ethnique génocidaire du Donbass par les milices kiéviennes.
Mais ce colloque – dont chacun des intervenants, disposant de bien peu de temps, s’est efforcé d’apporter sa réponse au texte introducteur de Jacques Myard (1) – constitue en fait une contribution à un autre colloque, organisé celui-là par le Club de Valdaï à Sotchi en novembre 2014, sous l’intitulé : “L’ordre mondial : de nouvelles règles ou un jeu sans règles ?”
Pour Myard, le monde est devenu aléatoire, “brownien”, après l’échec de l'”hyperpuissance” américaine à assurer sa domination gobale unipolaire dans la période qui a suivi l’effondrement de l’URSS et celui du monde bipolaire de la guerre foide. Selon lui “l’ère des puissances relatives est née. Le monde change de logiciel. Les coalitions, au-delà des alliances qui perdurent, se forment et disparaissent en fonction des enjeux et des crises internationales”. Dans ce monde perçu de façon candide, la France pourrait avoir “des marges d’action considérables à la condition qu’elle en ait la volonté et qu’elle se donne un minimum de moyen”.
C’est négliger le fait que ces crises qui l’ont mené, avec d’autres représentants de la nation, à Damas et à Moscou, auraient pu déboucher sur des embrasements militaires régionaux aux conséquences imprévisibles au plan international, et qu’elles sont le produit de la guerre hybride – une guerre sans répit sur les plans stratégique, économique, culturel et médiatique – menée par les Etats-Unis et leurs satellites, dont la France, pour tenter d’arracher cette domination globale qu’elle a échoué à imposer ces vingt-cinq dernières années. Cette course effrénée, cette hubris justement dénoncée par Myard, s’est accompagnée du viol systématique du droit international, de la prévalence du droit de la force, américaine bien entendu, sur la force du droit, détruisant des Etats, des régions entières, permettant le développement exponentiel du terrorisme et cette terrible régression civilisationnelle que constitue le fanatisme religieux, ruinant la confiance dans les institutions internationales et le système de sécurité global, qu’il s’agit dès lors de refonder plutôt qu’à prétendre y tirer son épingle du jeu.
C’est d’ailleurs en ces termes que le président Vladimir Poutine s’est exprimé au club de Valdaï. Partant du constat des raisons objectives de l’évolution des relations internationales, il observe qu'”au lieu d’établir une nouvelle balance des forces, condition nécessaire de l’ordre et de la stabilité, ont au contraire été entreprises des initiatives conduisant à un accroissement brutal du déséquilibre”. Observant lui aussi l’échec des Etats-Unis, se prévalant d’une exceptionnalité autoproclamée, à impose leur domination unipolaire, il appelle cependant l’attention sur leurs tentatives actuelles, “dans cette nouvelle étape historique, de reconstituer une sorte de monde quasi-bipolaire, un système quasi-bipolaire, se prêtant commodément à la réitération de leur leadership dans les conditions nouvelles”.
Et si l’on ne pose pas ce cadre stratégique de tentative actuelle états-unienne de constitution d’un bloc occidental, aussi bien par la mise en place du bouclier anti-missiles que par le déploiement de l’OTAN à l’est de l’Union européenne et aux négociations secrètes du TPP (Partenariat trans-Pacifique) et du TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement), l’on se condamne à ne rien comprendre aux conditions dans lesquelles la France pourrait retrouver une politique étrangère indépendante et participer à la refondation de nouvelles relations internationales.
Le directeur de l’IRIS, Pascal Boniface (2), s’est quant à lui livré à une quadrature du cercle en s’efforçant de définir la très improbable politique étrangère du couple Hollande-Fabius. Dont les hauts faits d’armes sont pour le premier d’avoir joué les porte-serviettes de la “diplomatie” qatarie à l’Assemblée générale de l’ONU au moment de la soi-disant utilisation des armes chimiques par l’armée régulière syrienne dans la banlieue de Damas en août 2013, avant de dernièrement se faire le commis voyageur des Rafales de Dassault en Arabie saoudite, quant au second, après avoir entre autres participé de façon suspecte au coup d’Etat de Kiev de février 2014, il s’efforce d’empêcher systématiquement qu’un accord soit trouvé sur le nucléaire iranien. Boniface, rappelant la “tradition gaullo-mitterrandienne” d’indépendance à l’égard des blocs – rappelons tout de même que Mitterrand s’était déjà signalé par l’absence de ligne politique lors de la chute du mur et de la réunification allemande, et plus encore en ex-Yougoslavie, absence de vision et de ligne politique qui ont conduit au désastre, que n’aurait pas permis son prédeccesseur – prétend que Hollande ferait dernièrement retour à cette tradition avec notamment Minsk 2, une initiative russe, faut-il le préciser, vendue aux Américains par Merkell. Et ses dernières déclarations en marge du sommet de Riga, qui a sanctionné l’échec du “Partenariat oriental”, au moment de la prise de Palmyre par l’organisation terroriste Etat islamique, appelant à une nouvelle conférence de Genève pour mettre en place un nouveau gouvernement en Syrie sans Assad, ne sont pas le signe d’un progrès de sa part dans la compréhension des affaires internationales dont il est pourtant en charge. S’agirait-il en effet d’offrir la présidence syrienne au calife autoproclamé Al Bagdadi ?
Avec Leslie Varenne, directrice de recherche d’IVERIS et modératrice de la première table-ronde, on entre enfin dans le vif du sujet (2). A partir du cas concret du racket de la branche énergie-nucléaire d’Alstom, de nature stratégique, par General Electric, elle montre les méthodes utilisées par les Américains pour imposer leur domination dans ce cadre global de “quasi-bipolarisation”.
Jean-Michel Quatrepoint, journaliste, va ensuite démontrer (2) que la configuration internationale actuelle est en fait le produit de la politique d’indépendance menées notamment par la Chine et la Russie, auxquelles les Etats-Unis voulaient réserver le rôle de fournisseur de matières premières et d’atelier du monde. Et la nouvelle bi-polarisation a lieu en fait entre l’espace de libre-échange voulu par l’Eurasie et les Brics d’une part, donc un espace ouvert aux échanges et au développement, et un espace voué à la domination des multinationales imposant aux Etats leurs normes, c’est-à-dire un bloc occidental en cours de constitution.
Dans la seconde table-ronde, Jean de Gliniasty (2), ancien ambassadeur à Moscou, va également dresser le tableau, en termes très diplomatiques, d’un cas concret  de “laisser aller” de la France qui se serait “laissée entraîner” dans l’affaire ukrainienne par les Polonais et les Suédois, auxquels a été très dangereusement abandonné le partenariat oriental. C’est faire peu de cas de l’implication fabiusienne rappelée plus haut, dans le cadre d’un improbable “triangle de Weimar” réactivé pour l’occasion (3), mais Gliniasty a le mérite de préciser les enjeux et les responsabilités qui ont mené à la guerre civile. Si l’Union européenne reconnaît ses erreurs et s’ouvre enfin au dialogue demandé par la Russie, il n’en reste pas moins que la diplomatie de l'”Union européenne”, dont Ashton a montré un très pitoyable et criminel exemple, est une vue de l’esprit, quand la “diplomatie” luxembourgeoise ou estonienne, comme le relève le professeur Vesperini, sont mises sur le même plan que la diplomatie française, la seconde dans le monde selon lui après celle des Etats-Unis.
Mais c’est à Thomas Flichy de la Neuville, professeur de géoplitique à Saint-Cyr, que l’on doit, en peu de mots, la définition de la clé de toute politique étrangère indépendante : l’indépendance économique, celle qui a permis à la Russie de sortir de la dépendance du FMI et de la prédation des multinationales américaines, facilitée par les Khodorkovski ou autres Berezovski, au début des années 2000. C’est ce qu’a fait le général de Gaulle par ordonnances dès son arrivée au pouvoir en 1958, a rappelé le reporter de guerre au Figaro Renaud Girard (2), qui modérait un troisième table-ronde où figurait une belle brochette d’ambassadeurs. Se lamentant que la médiation dans le dossier nucléaire iranien ait échu au sultanat d’Oman plutôt qu’à la France dont c’était le rôle traditionnel, il dénonce le torpillage de ce projet, dont il s’attribue la paternité, par “les néoconservateurs du Quai d’Orsay et de l’Elysée”. Ce que confirme l’ancien ambassadeur à Téhéran François Nicoullaud : c’est en 2007, avec Sarkozy, que tout un bataillon de “néoconservateurs qui avaient très mal vécu la non-participation française à la 2ème guerre du Golfe vient aux affaires” (2).
Néo-conservateurs qui ont imposé leur politique aux Etats-Unis et dans le monde à partir du 11 septembre 2001, le Patriot act et les interventions en Afghanistan et en Irak, 2001 marquant le début de la période de dérégulation générale dans laquelle nous nous trouvons, précise ensuite Jacques Sapir qui, à partir des cas Alstom et Paribas, démontre que l’imposition de l’extra-territorialité américaine à ses partenaires conduit à l’explosion du marché obligataire mondial, c’est-à-dire à l’explosion du cadre réglementaire de la globalisation/mondialisation (4).
Pour l’ambassadeur de France Loïc Hennekine enfin (2), les relations internationales doivent retrouver une cohérence perdue depuis la chute de l’URSS : quand Eltsine a dissous le Pacte de Varsovie, l’OTAN, instrument de défense occidental dans la guerre froide, ne l’a pas été et la proposition mitterrando-gorbatchévienne de Fédération européenne a été passée par pertes et profits, quant à l’invocation des valeurs occidentales elle n’est qu’un prétexte à leur viol constant.
On le voit donc, la proposition, louable, de Jacques Myard que la France “agi(sse) comme une puissance d’équlibre entre Washington et Moscou qui est un partenaire de poids sur le continent européen”, se présente plutôt comme un remake de la France du général de Gaulle dans un monde qui a radicalement changé, un monde autrement plus dangereux et plus déséquilibré qu’il ne le laisse entendre. Il propose pour cela une “refonte totale” de l’Union européenne, qui permettrait à la France de récupérer 9 milliards annuels de contribution, et donc une part de son indépendance. Ce qui devrait aussi passer par la fin de l’euro, concertée comme le conseille Jacques Sapir, plutôt que dans le chaos et l’aventure, puisqu’elle doit avoir lieu.
Mais avant tout, la France gagnerait à s’inscrire dans la refonte des relations internationales proposée par le président Poutine au club de Valdaï, qui n’est pas une refonte structurelle puisque ce sont et l’ONU et l’OSCE, institutions irremplaçables, qui doivent être améliorées selon lui. Mais dans une refonte morale : “Je le répète, a-t-il souligné, les relations internationales doivent être fondées sur le droit international, au principe duquel doivent se trouver les principes éthiques que sont la justice, l’égalité en droit et la vérité”, ce qui permettrait une concertation équilibrée dans le cadre d’un monde multipolaire, ou celui des puissances relatives selon Myard. A cet égard la référence par Xavier Bertrand, ancien ministre de Sarkozy et candidat à la primaire UMP, venu conclure le colloque, à la phrase du général de Gaulle : “Un Etat n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts”, semble quelque peu décalée. Elle n’est en effet plus de mise dans le monde dans lequel nous vivons, celui de l’interdépendance, où doit prévaloir ce qu’Emmanuel Lévinas, également cité au cours de ce colloque, nommait le souci de l’autre ou la reponsabilité pour autrui.

Frédéric Saillot, 27 mai 2015.

(1) A lire dans la rubrique Articles.
(2) Voir l’intervention dans la rubrique Vidéos.
(3) Voir mon article “Le putsch de Kiev”, dans B.I. n°197 d’avril 2014.
(4) Jacques Sapir était intervenu la veille sur ce sujet dans le cadre d’un colloque organisé par l’Institut pour la démocratie et la coopération, nous publierons bientôt la vidéo de son intervention ce jour-là.