Le moment Trump : un tournant historique

Le moment Trump : un tournant historique

Tenue à la veille du sommet de Singapour entre Donald Trump et Kim Jong-un, l’émission de Guillaume Durand sur Radio Classique, Accords/désaccords, réunissait le 11 juin dernier l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine et l’économiste libéral Nicolas Bouzou. Attribuant un “caractère historique” à ce qui venait de se passer au G7 à La Malbaie au Québec les 8 et 9 juin, Durand a brossé un tableau catastrophique de la situation internationale, s’alarmant que le feu des projecteurs se déplacent actuellement vers l’Eurasie avec la coupe du monde de football en Russie, la rencontre des présidents américain et nord-coréen en Asie, quand l'”Europe”, défaite par Trump au G7, est réduite “à l’impuissance et l’impéritie”, symbolisées par un bateau “rempli d’exilés et de migrants”, qui naviguait alors entre les côtes italiennes et les côtes maltaises. Remarquons cependant que Durand a omis dans ce sombre tableau le sommet de l’Organisation de coopération de Shangaï qui a eu lieu au même moment à Tsingtao, omission significative d’une certaine cécité des commentateurs, que va cependant lui rappeler l’économiste Bouzou, plus attentif aux changements en cours.

Le contraste entre le sommet de l’OCS – qui réunissait notamment la Chine, la Russie, le Kazakhstan, l’Inde et le Pakistan pour coordonner la lutte contre le terrorisme et le développement économique – et la désunion du G7, où le président Trump a non seulement maintenu les taxes sur l’aluminium et l’acier mais annoncé celles sur l’automobile, autrement plus dommageables pour les économies européennes et japonaise, révèle en effet la réorganisation du monde en cours et un déplacement progressif du centre de gravité géopolitique de la planète. D’autant plus qu’avec l’accord de Singapour, certes a minima, sur l’échange d’une promesse de dénucléarisation de la Corée du Nord contre celle de la sécurité assurée par les Etats-Unis et le développement économique, Trump a gagné une stature sur le plan international, confirmant sa popularité croissante sur le plan intérieur, due essentiellement à l’embellie de l’économie américaine depuis le début de son mandat.

Interpellé par Durand, Védrine, s’il lui rappelle que l'”Europe” dont il parle c’est aussi le Japon, partage son diagnostic. Et il va même plus loin : pour lui le système mondial, auquel restent attachés les 6 face à Trump, est “décapité”. Cela met les Européens, “avec le Japon et d’autres si possible”, devant leurs responsabilités pour “mettre au point collectivement une autre méthode” afin de gérer ce qu’il qualifie d'”épreuve de vérité” ou de “moment Trump”. Et il entend par là ni plus ni moins que mettre fin à l’Union européenne telle que l’ont conçue ses fondateurs, à savoir un espace fondé sur le refus de la puissance et des intérêts des peuples qui la composent, au profit d’une “vraie realpolitik globale”. Face à l’agressivité économique de Trump, dont il condamne “l’insondable vulgarité” tout en reconnaissant qu’il est “dangereusement prévisible”, il convient que les Européens sortent de leur léthargie et même de ce qu’il qualifie de “coma stratégique”, dans lequel ont été plongées “plusieurs générations d’Européens”, qui subissent un véritable “choc mental” en se retrouvant dans un monde devenu “une sorte de Jurassic Park”. Et dans cette perspective, le projet du président Macron d’une intégration européenne dans le cadre de la zone euro lui semble d’avance vouée à l’échec, non seulement parce que la chancelière Merkell n’en veut pas, mais surtout parce que cela ne permettrait pas du tout de parvenir à une Europe-puissance. Et c’est là que dans la bouche de Védrine, “les peuples”, qui, face à la déferlante migratoire et au terrorisme, veulent “garder leur identité” et bénéficier d’une sécurité, font leur réapparition dans une histoire qui les avait déclarés abolis dans la subsidiarité, le métissage et le relativisme multiculturaliste. Il faut donc “faire un super-Schengen d’urgence” et trouver “une sorte d’expression géopolitique” face aux Etats-Unis, dont nous restons des alliés stratégiques “tant qu’ils maintiennent la garantie de l’OTAN”.

Garantie qui est d’ailleurs la principale cause de la léthargie qu’il dénonce, tant les “Européens” ont pu abdiquer toute idée de puissance, et des responsabilités qu’elle impose, grâce à l’alliance avec les Etats-Unis, qui a coûté à ces derniers 70% du budget de la Défense occidentale, ce que Trump ne veut plus payer, mettant les Européens face à leurs responsabilités. C’est d’ailleurs ce qui explique aussi la passivité des Européens face aux lois extra-territoriales américaines depuis une trentaine d’années, en quoi Trump ne fait que poursuivre le racket de ses prédécesseurs après sa sortie de l’accord nucléaire iranien. Autrement dit l’agressivité de Trump face à l'”Europe” est une chance pour l'”Europe” de trouver “une affirmation géopolitique”. Sur laquelle Védrine cependant reste flou, proposant d’y amener progressivement les “Européens”, c’est à dire en fait Bruxelles, à partir des préjudices subis économiques et commerciaux, pour aborder ensuite “la responsabilité des Européens face à la Défense”. Une sorte de “programme de transition” en vue d’une révolution cette fois-ci souverainiste.

Et lui d’habitude si diplomate, toujours à la recherche d’un moyen terme en vue d’un compromis, il n’hésite pas à proposer ni plus ni moins qu’un sabordement de l’Union européenne par elle-même, ce qui prouve la gravité de la situation : “si on y arrive pas, il faut provoquer une crise en Europe, affirme-t-il, pas attendre qu’elle ait lieu, il faut la provoquer, pour faire naître du magma que vous connaissez chaque jour une volonté européenne, et y compris sur la maîtrise des flux migratoires, parce qu’il y a le côté ‘face à Trump’, il y a le côté ‘récupérer les peuples’ qui sont en train de décrocher”. Autrement dit, des peuples qui portent au pouvoir ceux qui défendent leurs intérêts comme en Autriche ou en Italie. On le voit : la quadrature du cercle. Car comment faire adopter un programme “populiste” – et observons que s’il utilise à plusieurs reprises le mot “peuple”, auquel il restitue sa légitimité, Védrine n’utilise jamais celui de “populisme” au cours de cet entretien – par une Union européenne constituée précisément contre les peuples ? Et sur quelles forces Védrine compte-t-il pour réaliser son projet, afin de concurrencer les forces montantes des mouvements patriotiques et souverainistes en Europe, plus crédibles et plus légitimes pour ce faire ?

C’est alors que Durand se tourne vers Bouzou pour l’interroger sur la Russie, ayant perçu la réaction “fortement ironique” du président Poutine au sujet du G7. Auquel d’ailleurs, créant l’événement, Trump avait convié ce dernier, dans des termes fustigeant la façon dont les “Européens” l’en avaient exclu, imputant aux erreurs de son prédécesseur la “réunion”, et non pas l'”annexion”, de la Crimée avec la Russie. Bouzou souligne la faiblesse économique de la Russie, dont le poids équivaut à celui de la France – ce qui au passage n’est pas loin de ce que Poutine fixait comme objectif pour l’économie russe au terme de son nouveau mandat : devenir la cinquième puissance économique mondiale – ce qui contraste avec son poids démographique et sa superficie. Faiblesse renforcée selon lui par le fait qu’elle reste “complètement dépendante des hydrocarbures” – dont les prix sont d’ailleurs en train de monter – ce qui fait que “la puissance russe, et notamment la puissance militaire, est un peu déconnectée de son poids économique”. Il fait sans doute allusion aux succès russes en Syrie, et aux nouvelles armes stratégiques dont Poutine a développé le détail dans son discours devant l’Assemblée fédérale le 1er mars dernier. Mais c’est la première partie de ce discours qu’il cite, le jugeant, comme l’on fait tous les libéraux russes, “un très bon bon discours sur le plan économique, dans lequel il prenait acte du fait que au fond la stratégie de diversification de l’économie russe n’avait pas bien fonctionné et que la Russie allait désormais s’orienter vers une politique un peu plus libérale du point de vue économique”.

On peut cependant observer que les résistances n’ont pas tardé à se faire jour en Russie. Malgré l’échec de la candidature de Pavel Groudinine, candidat du parti communiste aux présidentielles, qui n’a fait que 11% alors qu’on en attendait au moins 18, les tenants d’une ligne étatiste à la chinoise ne désespèrent pas de réorienter la Russie dans une voie qui leur paraît plus conforme à un passé soviétique qu’ils parent de toutes les vertus, prenant bien soin de nier sa dimension totalitaire. Groudinine, directeur d’un kolkhoze de la banlieue de Moscou, spécialisé dans la culture de la fraise, était présenté comme un modèle de ce que l’économie soviétique pouvait faire de mieux dans une reconversion à une économie de marché tempérée par un Etat fort. Las, celui qui s’était présenté une première fois à la télévision avec une veste et une moustache très staliniennes, a eu maille à partir, tout au long de la campagne électorale, avec des retraités du kolkhoze qu’il avait expropriés pour louer à prix fort les terrains à des entreprises moscovites. Et l’on a bientôt découvert que “le roi de la fraise” avait de nombreux compte en banque en Suisse, qu’il avait omis de déclarer à la Commission électorale lors de la présentation de sa candidature. Poutine réélu avec près de 77% des voix, n’a donc pas hésité à nommer des libéraux aux postes stratégiques, notamment Anton Silouanov, ministre des finances et vice-premier ministre, et Alexeï Koudrine, président de la Cour des comptes, sur qui l’on compte pour mener une lutte intraitable contre la corruption administrative, ce qu’a commencé à faire son prédécesseur Tatiana Golikova, actuellement vice-premier ministre en charge des Affaires sociales. Tout dernièrement cependant, l’augmentation du prix de l’essence, fixé par le marché, a été une nouvelle occasion pour les étatistes soviéto-nostalgiques de revenir à la charge, exigeant une intervention de l’Etat, offrant l’occasion à l’animateur de télévision Vladimir Soloviev, toujours vêtu de vestes de coupe sino-soviétique, de s’en prendre dans l’un des ses talk-shows au promoteur en Russie de la petite et moyenne entreprise, Boris Titov, largement inspirateur du programme économique de Poutine.

Mais pour revenir à l’observation de Bouzou, selon qui la puissance militaire russe est déconnectée de son poids économique, observons qu’elle bénéficie d’une certaine synergie due à l’alliance avec “l’acteur économique majeur dont on ne parle pas suffisamment, c’est la Chine : je voudrais rappeler, souligne-t-il, que si l’on mesure correctement le PIB, la Chine est à égalité avec les Etats-Unis aujourd’hui”. Cette alliance entre la Russie et la Chine est devenue stratégique depuis les sanctions occidentales qui ont débuté en 2014. L’on peut d’ailleurs s’interroger sur la coïncidence entre la bascule géopolitique en cours et celle qui s’est produite dans un certain silence sur le plan stratégique, avec la production par la Défense russe d’armes nucléaires hypersoniques, lui accordant pour le moment une prééminence stratégique absolue, ce qu’a rendu public de façon un peu anticipée Poutine le 1er mars dernier. La rencontre entre Trump et Kim Jong-un a été décidée à ce moment-là, mettant fin au suspens sur un possible conflit nucléaire généralisé, sur le point d’éclater fin 2017.

Aussi lorsque Védrine parle de réinsérer la Russie dans le concert occidental “par étapes et sous conditions”, “parce qu’une politique qui pousse la Russie dans le système chinois et l’organisation de Shangaï est une stupidité absolue, c’est l’anéantissement de ce que Kissinger avait réussi génialement il y a une trentaine d’années”, l’on se demande s’il n’est pas un peu tard. Ce serait cependant tout bénéfice pour la Russie, courtisée par les deux pôles du continent, véritable pont eurasiatique entre l’Europe et l’Asie, au fond sans doute sa vocation. Mais le souci de Védrine est aussi de devancer le président américain dans cette démarche, car “il ne faut pas laisser cette carte à Trump”, qui pourrait la jouer contre l'”Europe”. L’Europe est donc à la croisée des chemins : ou elle parvient à développer un nouveau format géopolitique en s’affirmant face aux Etats-Unis tout en restant leur alliée, ou bien elle poursuit son déclin dans un état de semi-décadence semi-comateux, submergée par les vagues migratoires. Nicolas Bouzou observe d’ailleurs pertinemment que l'”Europe” est “aujourd’hui la zone économique dans le monde dans laquelle au fond on n’a pas réussi à faire émerger ni les GAFA ni les BATX (1)”. Mais, paradoxalement, ce qui le rend particulièrement pessimiste est “le fait que la zone euro soit tout de même en danger”.

C’est tout l’enjeu du débat qui s’ouvre maintenant dans la perspective des élections européennes. Les forces en France qui peuvent porter le projet d’une Europe-pôle de puissance économique, militaire et diplomatique, une Europe qui soit l’addition des nations européennes indépendantes et non pas leur annulation dans une Union européenne telle qu’elle a fonctionné jusqu’à présent, sont divisées. Elles n’ont pas véritablement fait le bilan de leur échec aux présidentielles, résultant du cassage de la dynamique dans l’entre-deux tours, favorisant la victoire de Macron. Elles bénéficient cependant d’un contexte favorable, résultant de la crise profonde du mondialisme, dont Macron est en France le dernier atout, et de l’élection en Autriche et en Italie de gouvernements agissant dans l’intérêt des peuples qui les ont élus. L’on ne peut pas non plus exclure que dans le climat de crise actuel, des hommes politiques de premier plan venus des partis qui ces dernières décennies ont soutenu l’utopie européiste, rejoignent le projet de constitution d’une Europe-puissance. Car c’est la condition pour s’imposer face aux exigences américaines et entreprendre une relation équilibrée avec la Russie, qui ne tient sans doute pas non plus à un face à face isolé avec la Chine, dont le poids économique et démographique est écrasant.

Frédéric Saillot, le 13 juin 2018.

(1) GAFA : les géants du web américains : Google, Apple, Facebook et Amazon, et même maintenant les GAFAM, avec en plus Microsoft. BATX : les géants du web chinois : Baidu (site internet), Alibaba (plateforme commerciale), Tencent (services internet et publicité en ligne) et Xiaomi (téléphonie mobile et électronique).