“Sous nos yeux”, par Thierry Meyssan

“Sous nos yeux”, par Thierry Meyssan

S’il est un livre à amener avec soi en vacances et à lire sur la plage comme un véritable polar, c’est le dernier livre de Thierry Meyssan publié aux éditions Demi-Lune (1). Comme dans le documentaire de Laura Poitras sur les révélations d’Edward Snowden, alors en fuite entre Hong-Kong et Moscou, ce qui paraît une fiction captivante n’est en fait rien que la réalité, là “Sous nos yeux”, soudain dessillés.
Comme Snowden ou Assange, Meyssan est d’ailleurs lui aussi en fuite, réfugié actuellement à Damas, poursuivi par les tueurs de différents services, notamment américains, car l’Occident, si fier d’avoir inventé la démocratie, n’accepte pas que l’on divulgue ses turpitudes secrètes, révélant à quel point celle-ci n’est qu’une façade, un village Potemkine, derrière laquelle se jouent l’arbitraire, la corruption, le pouvoir sans partage sur des masses dévitalisées et la manipulation des opinions à grande échelle. Meyssan connaît ainsi le sort de cette petite cohorte de Justes grâce auxquels le monde pourrait être sauvé du mensonge et de la barbarie, de ceux qui ont fait le choix de risquer de tout perdre pour défendre la vérité et la justice.

Avec rigueur et pertinence, il poursuit dans cet ouvrage la trame cachée qui donne la clé de compréhension des quinze années que le monde vient de vivre dans un chaos allant sans cesse grandissant, nous portant, répète-t-on à satiété, au bord d’un conflit généralisé, qui serait la fin de l’humanité et de son milieu naturel. Comme le précise le sous-titre, elles sont ouvertes par l’attentat contre les deux tours new-yorkaises le 11 septembre 2001 et pourraient se clore sur l’élection de Donald Trump, accédant au pouvoir suprême aux Etats-Unis le 20 janvier 2017. Cette trame, c’est le “gouvernement de continuité” américain, que l’on appelle communément l'”Etat profond” sans bien souvent savoir de quoi l’on parle au juste, qui a pris le pouvoir en saisissant l’opportunité créée par l’événement initial, et ce sont les hommes qui le constituent, leur idéologie et leur but. Souvent venus du trotskysme et disciples de Leo Strauss, leur précurseur est Paul Wolfowitz, que Bush père charge d’élaborer la doctrine du Nouveau siècle américain au lendemain de la première guerre du Golfe, au moment de l’effondrement de l’URSS. Depuis, c’est eux qui influencent les décisions des gouvernements successifs, forçant par exemple Clinton à intervenir en Yougoslavie, et qui décident de la politique menée depuis le 11 septembre 2001, notamment au Moyen-Orient et en Asie centrale.

Ce jour-là en effet, le coordinateur national de la lutte anti-terroriste, Richard Clarke, lance une procédure conçue pendant la Guerre froide, celle de la “Continuité du gouvernement”, dessaisissant le président Bush fils de ses pouvoirs et confiant les responsabilités à une autorité secrètement désignée au préalable. Ce pouvoir exécutif est alors transféré de la Maison-Blanche à Washington au site “R”, le bunker de Raven Rock Mountain en Pennsylvanie, quand les membres du Congrès sont conduit “pour leur sécurité” dans un autre megabunker proche de la capitale par des unités de l’armée et du Secret service. Font partie de ce gouvernement alternatif le Vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et l’ancien directeur de la CIA, James Woolsey. Dans l’après-midi, le Premier ministre israélien Ariel Sharon, comme s’il représentait lui aussi l’Etat américain, s’adresse aux Etats-Uniens pour les rassurer alors que l’on est sans nouvelles de Bush, parti le matin en visite dans une école en Floride.

Et avant que ce gouvernement provisoire ne restitue au président le pouvoir exécutif en fin d’après-midi et que les parlementaires ne soient libérés, un certain nombre de décisions sont prises qui modèleront désormais la politique américaine. Sur le plan intérieur, le “Bill of Rights”, la Charte des Droits, constitué par les dix premiers amendements de la constitution américaine, est suspendu pour toutes les affaires de terrorisme. Meyssan montre qu’en fait cette constitution est plus inspirée par le puritanisme fanatique des contractants du pacte du Mayflower que par l’idéologie des Lumières et qu’elle est calquée sur les institutions aristocratiques de la monarchie anglaise, n’octroyant à la population de pouvoir se défendre face à la “Raison d’Etat” que grâce précisément à ces dix amendements. Sur le plan extérieur sont planifiés guerres, assassinats ciblés et changements de régime pour assurer l’hégémonie sans partage des USA et le contrôle des réserves d’hydrocarbure du Moyen-Orient élargi.

Un homme s’oppose alors, et il n’est pas le seul, à la version communément admise d’attentats décidés et réalisés par le seul réseau d’Al Qaïda dirigé par Ben Laden. Pour des raisons techniques. Dès le soir du 11 septembre, Donald Trump conteste en effet ce qui est déjà en train de devenir la version officielle sur le canal 9 de New-York. “Après avoir rappelé que les ingénieurs qui construisirent les [Twin Towers] avaient alors rejoint sa société, il estime impossible que l’effondrement de tours si massives soit dû au seul impact des avions (et aux incendies). Il conclut qu’il y a forcément d’autres facteurs que l’on ne connaît pas encore”. L’on comprend mieux alors et la détermination de Trump à lutter contre l'”establishment de Washington”, c’est à dire le “gouvernement de continuité”, et la bataille féroce qui a été engagée contre lui depuis son élection. Ce qui rend ridicules, tout en les expliquant, les allégations pour le discréditer sur son manque de compétence et son “imprévisibilité” dans la conduite de sa politique.

S’ensuivent les guerres d’Afghanistan et d’Irak puis, cette première vague ayant échoué à attaquer l’Iran et la Syrie, dans le collimateur des néoconservateurs et du régime sioniste, la stratégie d’ensemble du “printemps arabe” est mise en place, déclinée en révolutions de couleurs et autres jasmins (Tunisie) et lotus (Egypte). Elle s’appuie sur ce réseau mondial du terrorisme islamiste que sont les Frères musulmans, animés par une idéologie totalitaire d’imposition du califat mondial (2) et financés par l’Arabie saoudite puis le Qatar, ainsi que sur la Turquie néo-ottomane d’Erdogan engagé dans une folle tentative de reconquête. Le coup d’arrêt en est donné en Egypte puis en Syrie, après la désastreuse expédition de Libye et ses conséquences régionales, grâce à l’intervention de la Russie, qui signe ainsi la fin de la tentative américaine de domination universelle unipolaire, profitant de l’effondrement de l’URSS. Sur tous ces événements, comme sur l’implication française notamment en Syrie et les dessous des attentats massifs dont notre pays a souffert, le livre de Meyssan offre un nombre important d’informations utiles et précieuses, privilégiant la trame qu’il poursuit méthodiquement tout en laissant de côté les mobilisations qu’elle a favorisées ou sur lesquelles elle a surfé, comme ne manqueront pas de lui reprocher ses détracteurs.

Cette trame est cependant la seule explication possible des soubresauts que nous vivons actuellement, du lynchage médiatique de Trump s’accompagnant d’une véritable paranoïa antirusse, à celui du malheureux Fillon ou de Marine Le Pen, dont l’élection aurait pu constituer le maillon stratégique d’un axe Washington-Paris-Moscou, sonnant définitivement le glas des ambitions du “gouvernement de continuité” et de ses affidés partout dans le monde. Il n’a été que de voir le soulagement des rédactions à l’élection du vichyste Macron (3), leur offrant le revanche de la défaite de Clinton. A cet égard l’ouvrage de Meyssan se conclut sur le très intéressant dévoilement d’une mystérieuse “ONG”, First Draft, qui a négocié une entente internationale de médias, dont Al-Jazeera, BBC, CNN, France24 et Sky News, s’appuyant sur la diffusion de la fable des “Printemps arabes”, entente facilitée par les services de Google News Lab. Meyssan souligne d’ailleurs qu'”actuellement 14 groupes se partagent la majorité de la presse occidentale. Désormais, des liens se tissent entre ces groupes qui, occupent déjà une position dominante. Il s’agit sans aucun doute d’une “entente illicite”, non pas établie dans un objectif de fixation des prix, mais de fixation des esprits, d’imposition d’une pensée déjà dominante.”

Frédéric Saillot, le 24 juillet 2017

(1) Collection Résistances, ouvrage publié sous la direction d’Arno Mansouri. Editions Demi-Lune, 26, rue Menez Kerveyen, 29710 Plogastel-Saint-Germain. Tél. : 02 98 555 203
(2) Voir à ce sujet l’interview de Bassam Tahhan : https://www.youtube.com/watch?v=LrVVXdlN18o&index=4&list=PL9Fa29olRAo13FVRvk2Y8__VGPs4wz-3R&t=1s
(3) “Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France” (Emmanuel Macron, discours à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, 17 juillet 2017).