Parti pour Belgrade le 28 février, dès le 1er mars au matin je prends un minibus pour Sarajevo. Après la traversée de la plaine où ondule la Sava, passé Loznica nous parvenons à la frontière de la Bosnie, marquée par la Drina, une rivière au courant impétueux. Nous empruntons alors une route plus sinueuse, qui serpente entre des collines abruptes et le lit de la Drina creusé dans le roc, ouvrant sur de magnifiques et austères paysages. Nous arrivons bientôt à Zvornik, dont les hautes barres d’immeubles pressent leurs façades décaties entre l’à-pic de la montagne et la Drina. Bientôt nous bifurquons sur Vlasenica, pour rejoindre Sokolac et bientôt Sarajevo, par une route tout aussi encaissée. Au passage j’aperçois la direction de Bratunac, l’une des ces villes de la Podrinje, la région du bassin de la Drina, où se sont déroulés les phases parmi les plus sanglantes de la guerre de Bosnie, au nord de Srebrenica. De mars 1992, date d’un référendum contesté, et contestable, accordant l’indépendance à la Bosnie, jusqu’à novembre 1995, date de la conclusion des accords de Dayton, elle a opposé Serbes, Musulmans et Croates, les trois nationalités, telles que les avait définies le régime titiste, qui se partagent la Bosnie.
Le minibus a pour terminus Istok Sarajevo, Sarajevo Est, la banlieue orientale où ont été déplacés les Serbes dont les quartiers et les agglomérations furent attribués aux Musulmans par les Américains à Dayton. Emir, le patron de la “guest house” où j’ai réservé m’a prévenu : la gare routière d’Istok Sarajevo est très éloignée du quartier de Bistrik où se trouve sa maison, il faut donc que je demande au chauffeur de m’y arrêter. Ce que je fais après le passage de Pale, le bourg de campagne où se sont retranchés les responsables serbes de Bosnie, après le référendum qui a mis le feu aux poudres. Il avait été décidé par le seul représentant musulman à la présidence de la république socialiste de Bosnie, Alija Izetbegovic, sans qu’il ait consulté ses collègues serbes, puisque la présidence était collégiale, réalisant ainsi une sécession. Sa déclaration islamique de 1970, republiée en 1990, ses relations avec les Frères Musulmans et la république islamique d’Iran, ne laissaient en effet aucun doute sur son projet d’instaurer la charia en Bosnie, ce que ne pouvaient accepter les Serbes qui avaient subi la domination ottomane pendant des siècles. Le minibus m’arrête sur les hauteurs de Bistrik et je ne tarde pas à trouver mon gîte, accueilli par un Emir qui a l’air en plein ramadan. Peu disert, il me montre laconiquement l’appartement confortable qui m’est attribué. Je ne tarde pas à descendre faire des courses à Sarajevo, par l’à-pic de la rue “Hrvatin”, la rue “des Croates”, alliés tactiques des Musulmans, après les avoir rudement combattus, à l’occasion des accords de Washington. J’imagine être dans l’ancien quartier serbe déserté, Grbavica, dont je ne tarderai pas à apprendre qu’il se trouve plus à l’Est. Passant la rivière Miljacka, qui sépare la ville en deux, j’entre alors dans l’ancien quartier musulman de Bascarsija, au sud de la ville.
Parsemé de nombreuses mosquées de l’époque ottomane, alignant les restaurants de “cevapcici” aux terrasses bien garnies en cette belle soirée de printemps, entre les boutiques de sucreries et de joaillerie, c’est un quartier très touristique. Un tourisme balkanique : je n’entends parler que ce que l’on appelait jadis le “serbo-croate”, sans distinguer de quelle région de l’ex-Yougoslavie ils viennent, à part quelques couples turcs dont l’épouse porte le fichu à la manière ottomane. Comme je le constaterai les jours suivants, la mode islamique reste cependant très marginale à Sarajevo, quelques vieilles femmes et de très jeunes filles, adoptant des tenues qui, comme certaines jeunes musulmanes en France, tiennent plus du fashionable paradoxal que de la bigoterie, quand elles n’y sont pas contraintes dans des quartiers où règne une police des moeurs encore occulte. Quand le lendemain je dirai au Père Darko que j’ai trouvé sensiblement moins de femmes voilées à Sarajevo que dans le 19ème arrondissement de Paris où je réside, il éclatera de rire, déclarant : “ça en dit long sur Paris !”. Non, à Sarajevo j’ai retrouvé l’ambiance de la Yougoslavie de jadis, la plupart des femmes étant “en cheveux”, à l’européenne, comme on peut le voir sur la séquence vidéo que j’ai faite au marché de Markale (1). Las ce soir-là je ne trouverai aucune boutique ouverte pour me ravitailler : j’arrive en Bosnie le jour de la fête nationale, qui fête ce référendum du 1er mars 1992 par quoi tout a commencé, qui plus est un dimanche, jour où en Bosnie toutes les boutiques sont fermées, autre paradoxe.
Le lendemain 2 mars, je rencontre le Père Darko dans la cour de la cathédrale orthodoxe de la Nativité-de-la-Mère-de-Dieu, au centre de Sarajevo, sans doute pour des raisons de sécurité. Le but de mon reportage est autant d’interroger la mémoire serbe de Bosnie que d’en savoir plus sur le conflit qui oppose l’ancien président Miroslav Dodik, au Haut-Représentant international Christian Schmidt, véritable pro-consul de la “communauté internationale”, sujets abordés dans mon livre publié récemment (2). Mais c’est surtout sur le premier sujet que j’interroge le Père Darko. J’évoque la visite que je viens de faire à l’église orthodoxe des Saints-Archanges-Michel-et-Gabriel, non loin de là, le plus vieil édifice religieux de Sarajevo, bâti bien avant la conquête ottomane. S’y produisit le jour même du référendum du 1er mars 1992 un incident qui contribua à mettre le feu aux poudres, un cortège de mariage s’y dirigeait, quand il fut attaqué par des extrémistes musulmans, qui assassinèrent le porte-drapeau : “les Serbes ont eu le sentiment qu’en cas d’indépendance ils allaient devenir des citoyens de seconde zone, risquant d’être assassinés”, explique Darko. Quand la guerre a commencé, il avait tout juste 9 ans. Il habitait le quartier serbe de Grbavica, juste à côté du cimetière juif. Début avril ont eu lieu les premiers tirs, une balle a fracassé le carreau de la chambre où il dormait avec son frère. Dès le lendemain ses parents ont pris la décision d’aller vivre à Pale.
Il se souvient de la famine, qui sévissait aussi chez les Serbes, atténuée par le lait que leur donnait sa grand-mère, qui avait une chèvre. Elle habitait de l’autre côté du cimetière juif, et y est restée pendant la guerre, jusqu’en février 1996, suite aux accords de Dayton, qui provoqua l’exode de Serbes : “personne ne pensait qu’une cohabitation paisible entre communautés était possible, ils ont même emporté leurs tombes”. Je lui demande si des Serbes vivent à Sarajevo actuellement : “quelques personnes âgées, les jeunes vivent principalement à Sarajevo-Est. Même s’ils travaillent au centre, ils habitent à l’Est”. Bien qu’il ait perdu ses oncles, qui furent combattants, et son père, journaliste renommé qui fut assassiné pendant le conflit, ainsi que son oncle maternel, un médecin qui avait vu trop de gens mourir et qui a fini par se suicider, selon lui “fondamentalement nous, nous ne percevons pas les Musulmans par rapport aux atrocités qui se sont produites pendant la guerre, nous menons notre vie et voulons commercer avec nos voisins. Mais le fait est que vous êtes portraituré comme un agresseur, quelqu’un qui a commis un génocide à Srebrenica. Lorsque j’étais enfant, je pensais que lorsque je serais père à mon tour, je ne pourrais pas montrer les lieux où je vivais à mes enfants en leur disant : ceci était ma maison, ceci était mon école, le magasin où mes parents m’ont acheté mon premier jouet, et c’était mon grand regret. Lorsque je suis revenu boire un café à l’endroit où j’avais vécu enfant, juste pour voir comment c’était, j’ai entendu les gens du coin faire des commentaires du genre : ‘Ah ces Serbes, ils veulent à nouveau faire la guerre, ils n’ont pas reçu la vengeance qu’ils méritaient’. J’ai vraiment eu peur”. Et il conclut : “Tout se passe comme si du côté serbe on voulait parler d’autre chose : de sport ou bien d’économie. Alors qu’ici il y a un véritable business de la guerre, il y a des blessures qui ne seront jamais refermées car elles restent sciemment ouvertes”.
Sur le conflit en Iran, selon lui 100 % de la population musulmane soutient le régime des mollahs, mais ils ne le manifestent pas dans la mesure où ils dépendent de l’aide des US et de l’UE. Les Serbes eux, qui ont souffert des moudjahidines, soutiennent Israël. Izetbegovic avait érigé le régime des mollahs en modèle dans sa “Déclaration islamique”, mais selon Darko, d’abord penseur pan-islamiste partisan de l'”oumma” (communauté islamique universelle), Izetbegovic a pendant la guerre fait alliance avec des intellectuels qui prônaient le nationalisme musulman bosniaque contre les Serbes et les Croates considérés comme des étrangers à la Bosnie : “ce fait est un ferment de futurs troubles politiques car si vous enseignez à vos enfants que vos voisins sont des étrangers qu’il faut chasser, et que les victimes d’un génocide doivent prendre leur revanche sur eux, vous créez une rage mentale provoquée par ce mythe ethnique, une véritable bombe à retardement”. L’Iran des mollahs conserve ici une grande influence, due au fait d’être intervenu aux côtés des Musulmans pendant la guerre, en concurrence avec l’Arabie saoudite et la Turquie. Cependant les musulmans de Bosnie sont partagés entre ceux qui sont favorables à l’instauration d’un Etat religieux basé sur la charia, ceux qui sont partisans du mythe nationaliste de l’autochtonie et ceux qui, notamment dans les couches ouvrières, sont culturellement musulmans mais ne veulent pas que la religion interfère de trop dans leur vie. “Beaucoup de musulmans boivent d’ailleurs de l’alcool, ajoute Darko, pratiquement tous les restaurants de Sarajevo servent de l’alcool, et ceux qui n’en servent pas autorisent qu’on vienne avec sa bouteille”. Cependant, “si vous regardez les librairies, 50% de leurs produits sont consacrés au coran et à la religion, ce qui dénote une influence grandissante de la religion”.
Je l’interroge sur l’histoire de l’islamisation de la Bosnie et sur les relations entre Serbes et Musulmans, qui sont de la même ethnicité serbe : “certains ont été forcé d’adopter l’islam, ou se sont convertis après les insurrections pour éviter les représailles. Mais ça a été un long processus en fonction du fait que si vous êtes chrétien vous êtes soumis à l’impôt et vous êtes un citoyen de second ordre. Un statut que personne ne veut accepter”. Il me désigne alors l’édifice religieux devant lequel nous nous trouvons : “Cette église a été construite en 1863, parce que la Russie et les pays chrétiens occidentaux ont obligé le sultan d’accorder certains droits aux chrétiens. Mais jusqu’à la domination austro-hongroise, après l’insurrection de 1878, il n’était pas autorisé de sonner les cloches de cette église. Même après cette réforme, vous étiez encore un citoyen de seconde classe. Si un Serbe riche, un banquier par exemple, était à cheval et rencontrait un paysan musulman, il devait descendre de cheval en témoignage de respect et remonter après. La société musulmane est ainsi constituée que les musulmans sont les citoyens de 1ère classe, viennent ensuite les religions du livre et les Zoroastriens, qui sont protégés, mais qui doivent savoir quelle est leur place et se comporter comme des citoyens de seconde classe”. Et il conclut sur ce point : “C’est encore présent mentalement chez les Bosniaques, cette structure mentale explique ce qui s’est produit lors du référendum de mars 1992, le sentiment que vous pouvez prendre une décision importante pour l’ensemble de la société sans consulter les Serbes. Qui va demander son avis à une population de seconde classe ?”
Je lui dis alors que j’ai lu quelque part que les Musulmans étaient les descendants des aristocrates serbes qui voulaient conserver leurs privilèges, tandis que les Serbes étaient les descendants des paysans. Selon lui ce n’est vrai qu’en partie, parce que toute une classe de paysans et d’artisans ont préféré ne pas payer l’impôt imposé aux chrétiens. Mais, ajoute-t-il “cette version vient des autorités autrichiennes, majoritairement hongroises, lorsque la Bosnie a été attribuée à l’Autriche-Hongrie en 1878. Elles ont organisé la société de façon à satisfaire les catholiques, tandis que les Serbes auraient voulu être réunifiés à la Serbie et au Montenegro. Quant aux Musulmans, après la défaite des Turcs, ils ont été complètement désorientés car leurs autorités quittaient le pays et ils s’identifiaient avec la loi ottomane. Les Hongrois ont alors promu cette version selon laquelle les Musulmans bosniaques étaient des hérétiques ou des nobles qui avaient adopté l’islam, et qu’il fallait donc leur restituer leur position ancienne dans la société bosniaque, alors que les Serbes étaient des descendants de paysans. Ce qui est faux, car une grande part de l’aristocratie serbe en Bosnie a été décimée lors des insurrections”.
J’aborde alors les relations internationales. Selon lui “l’agenda de l’UE est perçu différemment en Republika Srpska (RS) et à Sarajevo, où l’intégration européenne est considérée comme un moyen d’en finir avec l’autonomie serbe, d’unifier le pays sans aucune espèce de RS ou d’autonomie régionale. Avec les lois européennes, les musulmans pensent prendre en main l’éducation avec un seul ministère de l’éducation, créer une police unifiée, alors que selon les Serbes dans l’UE la souveraineté est considérée différemment par des pays comme la Hongrie ou la Slovaquie”. “Nous ne sommes pas fondamentalement opposés à l’UE, tient-il toutefois à préciser, car nous avons le sentiment d’être une part de l’Europe et de faire partie de la civilisation chrétienne. Mais quand nous voyons que l’Europe refuse le christianisme et la souveraineté, cela nous déplaît. Nous ne voulons pas sacrifier notre autonomie, notre sorte d’Etat, pour devenir une part de l’UE”. Et, conclut-il sur ce point : “Il y a deux différentes Europes : celle de Bruxelles, qui est contre les nations, celle où l’élite musulmane pense pouvoir exercer une énorme pression sur les Serbes, et il y a la version serbe, qui n’est pas contre une sorte d’association des nations, celle de l’Europe des nations”. Cependant, concède-t-il : “le côté positif de l’UE c’est qu’elle pourrait diminuer la barrière des frontières entre les différentes parties serbes morcelées entre la Serbie, le Montenegro, la Bosnie, etc, alors que nous avons des amis et des biens de l’autre côté”.
Quant à la relation avec la Russie, Darko pose le fond du problème : “nous n’allons pas renoncer à nos relations avec la Russie parce qu’il y a une guerre en Ukraine. Nous sommes des Slaves orthodoxes et partageons beaucoup de choses en commun et beaucoup d’événements historiques, donc fondamentalement les relations sont encore bonnes et tous les responsables serbes souhaitent maintenir de bonnes relations avec la Russie”. Les responsables européens de l’Ouest, peu férus de l’histoire de l’Est du continent, utilisent en effet l’argument de l’agression de Poutine en Ukraine pour dénoncer l’ingérence russe et exiger une rupture des relations avec la Russie, bien plus profondes historiquement et culturellement que la péripétie, dont il faut souhaiter qu’elle s’achève bientôt, du régime Poutine. “Evidemment ce n’est pas facile dans les circonstances actuelles, reconnaît Darko, et même sur le plan géopolitique la Serbie est plus encline au multipolarisme dans un monde où il n’y a plus de super-pouvoir. Beaucoup d’entre nous admirent Orban, malgré les mauvaises relations que nous avons eues avec les Hongrois historiquement, parce qu’ils sont d’accord pour s’allier avec l’UE, mais à condition de conserver leur identité nationale : nous voulons bien faire partie de l’UE, mais pas aux dépens de notre sécurité et de notre identité nationale”. Et, rappelle-t-il, “pendant la période ottomane, les Russes nous ont donné des moines, des enseignants, des livres, des icônes, comme celles qui sont à l’intérieur de cette église, qui nous ont été données par Nicolas II, le dernier Tsar de Russie, de l’argent, des protections. C’est quelque-chose que nous ne pouvons pas ignorer pour la situation politique actuelle”.
J’ai ensuite repris contact avec le Bureau du Haut-Représentant international (OHR, Office of the High Representative) Christian Schmidt, afin de l’interviewer, pour en savoir plus sur le conflit qui l’avait opposé au président Dodik. Comme il était en déplacement à Rome l’on m’a laissé entrevoir une rencontre possible avec quelqu’un au courant du dossier le lundi suivant. J’en ai donc profité pour filer à Bratunac, voir les lieux où s’étaient déroulés les massacres de 1992 et 1993, dont on a peu parlé en France, où l’on ne connaît que celui de Srebrenica en juillet 1995. A l’exception du général Morillon, ancien chef de la FORPRONU, la Force de Protection de l’ONU, qui les évoque brièvement dans son livre Croire et oser, chronique de Sarajevo, publié en 1993. Le mercredi 4 mars je descends donc du minibus qui fait la navette pour me retrouver dans un petit bourg de campagne où on me regarde avec curiosité, muni d’un sac à dos et d’un ventral, surtout les enfants, nombreux, qui sortent des écoles. Comment faire ? Je ne connais que de rares mots de serbe et n’en comprends que quelques-uns, proches du polonais ou du russe, malgré leur prononciation qui les rend souvent méconnaissables. Après m’être installé, je remonte la rue piétonne bordée de cafés, quand un homme me prend par l’épaule me demandant d’où je viens et ce que je fais là. Je lui dis que je suis journaliste, “novinar”, et que je viens faire une enquête sur les événements de la guerre, lui demandant s’il connaît quelqu’un qui parle anglais. Il me répond par Google translate via son portable pour me dire qu’il est né en Croatie et que Dayton l’a mis là à Bratunac. Un réfugié des épurations ethniques croates de la Krajina et des Slavonies. Puis il me souhaite bonne chance et part dans un grand un éclat de rire.
C’est par le même mode de communication que j’échangerai dans la soirée avec Branimir Kojic, le président de l’Association des victimes serbes de Srebrenica, au café Friends, au bout de la rue piétonne, que j’ai la chance de rencontrer. L’homme est encore jeune, mais il semble tout connaître de l’histoire de la région pendant la guerre. Pour cela il est menacé : il me montre qu’il porte une arme pour se défendre, il y est autorisé. Il commence par m’informer sur les massacres qui ont eu lieu aux alentours, comme celui perpétré par le chef musulman Naser Oric et sa bande la nuit de la Noël orthodoxe, le 7 janvier 1993, à Kravica, qui a fait 49 victimes. En tout dans la région il y a eu 146 villages détruits par Oric et ses sbires, causant la mort de 3 267 victimes, dont son propre père, Petar Kojic. La plupart ont été assassinés sur le pas de leur porte, dont une majorité entre mai 1992 et mars 1993, alors que les Serbes n’étaient pas encore militairement organisés. Je lui dis que Morillon parle de ça dans son livre : il est venu à Srebrenica en février 1993, parce que selon lui les forces serbes de Bosnie s’apprêtaient à prendre la ville, pour obtenir un cessez-le-feu. Il m’apprend alors qu'”il est venu parce qu’ils étaient conscients de l’ampleur des crimes commis par les musulmans contre les civils serbes et qu’ils avaient peur de la vengeance. Ils se sont donc empressés de déclarer Srebrenica zone démilitarisée”. Ce qu’Oric, malgré son engagement auprès de Morillon, n’a jamais respecté. Je lui dis que selon Morillon, ces massacres n’ont pas été portés à la connaissance du public en Occident, parce que les Serbes, écoeurés par la propagande et les mensonges dont ils étaient l’objet de la part des journalistes occidentaux, ne leur accordaient pas l’autorisation de venir chez eux. Selon lui c’est faux, il se souvient enfant qu’il en a vus de nombreux, autant Serbes qu’étrangers, mais qu’ils ne rendaient pas compte des malheurs de la population serbe : “Les Serbes venaient ici en équipe pour s’accuser de tout à propos de Srebrenica”.
Le lendemain, au cours d’une tournée en voiture, il me montre les différents lieux d’exactions, à commencer par les camps où furent enfermés des prisonniers serbes par la garnison musulmane de l’enclave de Srebrenica, où les Serbes ont été torturés et tués : “selon des témoignages d’anciens prisonniers serbes ils ont été forcés de boire leur urine, ils ont eu les dents arrachées, ils étaient battus, de sorte qu’ils avaient les côtes cassées, et ils furent obligés de ‘se satisfaire oralement réciproquement'”. Puis nous parcourons la région où, dans un rayon de 50 km, les forces de Naser Oric ont mis le pays serbe à feu et à sang, de Kravica à Skelani en passant par Bratunac et Srebrenica, nous arrêtant sur les lieux de massacres, où je fais des vidéos, m’efforçant progressivement de comprendre les explications en serbe de Branimir (1). Je lui demande s’il y a eu un procès pour juger cela : “oui, à La Haye, et aussi par un tribunal de Bosnie-Herzégovine, qui ont acquitté Oric, ce qui pour nous reste une plaie béante”. Je retourne ensuite à Sarajevo, où Emir m’accueille avec sympathie, afin de préparer l’interview au sujet du conflit opposant le Haut-Représentant (HR) Schmidt à la Republika Srpska.
Je l’ai précisé dans mon livre (2), il s’agit avant tout d’un conflit sur la propriété des terres de la Republika Srpska et de leur utilisation, que le HR actuel, l’Allemand Christian Schmidt nommé en août 2021, considère comme étant celle de l’Etat de Bosnie-Herzégovine tandis que pour la Republika Srpska il s’agit de sa propriété, dont elle peut disposer comme elle l’entend. La querelle juridique qui s’est ensuivie a conduit à la destitution de Dodik, à des élections présidentielles anticipées, remportée par Sinisa Karan, un de ses proches, et à sa condamnation à un an de prison et 6 ans d’inéligibilité. Mais là-dessus s’est greffé le vote le 23 mai 2024 par l’Assemblée générale de l’ONU, sur proposition de l’Allemagne et du Rwanda, d’une résolution instaurant une “journée internationale de réflexion et de commémoration du génocide commis à Srebrenica en 1995”, programme éducatif à l’appui dans les écoles, refusé par Dodik, qui menaça alors de faire sécession. Pour mon interlocuteur, qui me reçoit aimablement le lundi suivant, le premier point concerne la “state property”, la propriété d’Etat, c’est à dire la question de savoir comment on distribue cette propriété étatique après la dissolution de l’ex-Yougoslavie, qui “en Bosnie-Herzégovine reste ouverte” selon lui.
En fait, cette question de la propriété étatique recouvre celle du droit à en disposer, c’est à dire les transactions et l’exploitation qui peut en être faite. Il s’agit donc là d’un enjeu stratégique de souveraineté, qui entre en tension avec le fragile équilibre obtenu en novembre 1995 à Dayton par la création de deux entités disposant d’éléments de souveraineté en concurrence avec des institutions centrales. Le HR et l’OHR, prévus par Dayton comme une instance devant veiller à sa mise en place, ont eu donc tendance à intervenir de façon autoritaire sur ce point, notamment après que les pouvoirs du HR eurent été renforcés à la réunion du PIC (Peace Implementation Council) à Bonn en décembre 1997. Au point qu’un précédent HR, Paddy Ashdown, a émis une “interdiction de disposer”, actualisée par le HR actuel Schmidt, qui pour cela s’est appuyé sur une juridiction de la Cour Constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine. Car selon mon interlocuteur “la loi fait toujours défaut” sur ce point essentiel. Or il faut savoir que cette Cour constitutionnelle constitue également un élément de la supervision internationale sur la Bosnie-Herzégovine, au détriment de la Republika Srpska, dans la mesure où sur 9 juges, quatre sont des juges nommés par l’une des deux entités : la “Fédération de Bosnie-et-Herzégovine” (la fédération croato-musulmane créée à Washington en 1994 à ne pas confondre avec la république fédérale de Bosnie-Herzégovine), trois sont des juges internationaux étrangers aussi bien à la Bosnie qu’aux pays limitrophes, et deux seulement sont nommés par la Republika Srpska. Laquelle a retiré ses juges de la Cour, considérant qu’elle appliquait les directives de Schmidt plutôt qu’elle ne jugeait en conscience sur ce cas.
Les conséquences de ce conflit sont évidemment préjudiciables aux projets et aux investissements, et donc au développement de la Bosnie-Herzégovine et de ses entités. Mon interlocuteur cite deux projets d’infrastructure pour l’heure restés bloqués à cause de cette question non résolue de la propriété d’Etat, l’un est le projet d’autoroute de l’UE dit V c, qui reliera la côte adriatique à l’Europe Centrale et l’Europe du Nord via la Bosnie, l’autre est le hub gazier de la “Southern interconnection gas”, poussé par la nouvelle administration américaine, pour l’importation et la distribution de gaz liquéfié en provenance des Etats-Unis. Ce dernier projet joue d’ailleurs sur deux plans selon mon interlocuteur : “il respecte l’objectif stratégique européen de réduire ou supprimer la dépendance au gaz russe” qui pour l’heure alimente la Bosnie-Herzégovine, et il constitue “un test pour la question de la propriété de l’Etat”. Car “il faudra voir comment la nouvelle administration américaine va respecter le cadre juridique de la propriété d’Etat, ou trouver une solution plus créative ou tout simplement transactionnelle”. Le fait est que selon lui cette question reste la dernière à résoudre “pour mettre fin au système de supervision internationale”. Comme le réclamait la Russie lorsqu’elle s’est retirée du PIC au moment où elle a déclenché sa guerre en Ukraine en 2022, les USA sont actuellement favorables sinon à la fermeture de l’OHR, du moins à une relativisation de son intervention dans les affaires de Bosnie-Herzégovine, qui selon eux doivent être résolues par un dialogue constructif entre interlocuteurs des deux entités. Et Christian Schmidt – dont la nomination par le PIC, une instance internationale hors Dayton, n’a pas été confirmée par le CS de l’ONU comme le prévoit Dayton (3) – devrait achever son mandat fin 2026.
J’aborde alors le second aspect du conflit entre Dodik et Schmidt, l’application de la résolution de l’AG de l’ONU du 23 mai 2024 concernant la “Journée internationale de réflexion et de commémoration du génocide commis à Srebrenica en 1995”, rejetée par Dodik. Le représentant de la Fédération de Russie à l’ONU a d’ailleurs fait remarquer, préalablement au vote, qu’il allait avoir lieu sans le consentement de la présidence de Bosnie-Herzégovine, qui est tripartite. Car il s’agit d’une question extrêmement sensible, dans la mesure où seule une partie de ce qui a eu lieu en Bosnie entre 1992 et 1995 n’est prise en compte par la communauté internationale, comme j’ai pu le constater lors de mon séjour en Podrinje les jours précédents. Où mon interlocuteur, en Bosnie depuis 2024, me dit n’être pas encore allé. J’ai d’ailleurs observé qu’en règle générale les internationaux intervenant dans les Balkans ignorent les endroits où vivent, parfois survivent, comme au Kosovo, les Serbes. Ils ne les connaissent donc pas, ce qui les rends d’autant plus vulnérables aux clichés anti-serbes d’une propagande profondément installée. Mon interlocuteur fait alors état de la “rhétorique inflammatoire du côté serbe” à l’occasion de cette résolution. Je lui demande s’il n’y en a pas eu une du côté musulman, car refuser d’entendre les Serbes sur leurs propres souffrances et les massacres qu’ils ont eux aussi subis ne permet pas la reconnaissance réciproque des crimes commis et une réconciliation dont il s’étonne – à mon sens naïvement – que trente ans après elle n’ait toujours pas eu lieu.
S’il me concède que “tous les crimes de guerre doivent être reconnus”, et qu'”il faut établir les responsabilités grâce à un tribunal international ou national”, il souligne que “les tribunaux internationaux ont reconnu le génocide de Srebrenica et pas deux génocides”. Le fait est que le TPIY a bien jugé le crime de Srebrenica en tant que génocide, mais à travers plusieurs procès visant différents responsables : Radislav Krstić, Radovan Karadzic, Ratko Mladic et Zdravko Tolimir, et non pas dans une procédure unique portant uniquement sur cet événement. Selon moi le procès international de Srebrenica reste donc à faire. La question est d’autant plus sensible, qu’elle engendre une querelle des narratifs, chacun invoquant sa propre mémoire en refusant d’écouter l’autre. “Dans le cas des manuels scolaires, souligne mon interlocuteur, et de l’enseignement dans les écoles, vous avez pour les nouvelles générations trois narratifs différents”, ceux des trois nations, au sens yougoslave du terme, qui se partagent la Bosnie : Musulmans, Serbes et Croates. “Donc ça devient difficile d’envisager une réelle réconciliation, poursuit-il, si les nouvelles générations grandissent avec un narratif qui vient de leur propre communauté”. Avec les effets désastreux soulignés par le Père Darko la semaine précédente, compte tenu en outre du fait que seul l’un de ces narratifs est légitimé, et verrouillé, par des jugements rendus par des juridictions internationales.
Deux jours après j’allais rencontrer les responsables du Centre de la Mémoire de la Republika Srpska à Banja Luka. Ils ont évoqué le cas du professeur Dragisa Vlasic, auteur d’un manuel à destination des élèves 9ème classe (équivalent de la seconde) sur l’histoire du XXème siècle, dont un chapitre est consacré à la guerre en Bosnie. Ce chapitre a fait l’objet d’une interdiction d’enseignement par une décision de la Cour constitutionnelle (CC) de Bosnie Herzégovine, au prétexte qu’il ne respectait pas la loi-cadre sur l’enseignement primaire et secondaire, laquelle dispose notamment que “L’enseignement et toute autre activité pédagogique à l’école, ainsi que le matériel didactique ou autre, ne peuvent pas être utilisés ni en des déclarations de la part des enseignants et de la part de tout autre membre du personnel de l’école, qui pourraient être raisonnablement considérés comme offensant pour la langue, la culture et la religion des élèves appartenant à un groupe ethnique national ou religieux” (4). Dans ce sens, la CC « observe qu’il ressort du chapitre contesté titré ‘La Republika Srpska et la guerre de défense patriotique’, que le programme d’enseignement prévoit que tous les élèves doivent aborder les thèmes suivants : ‘La création de la Republika Srpska, l’armée de la Republika Srpska et la guerre de défense patriotique (1992-1995), les souffrances et les crimes commis contre le peuple serbe, ainsi que la Republika Srpska après les accords de Dayton – culture de la mémoire dans la communauté locale’. En outre la CC estime qu’une telle approche “exclut par le programme scolaire les perspectives des membres des autres groupes ethniques”. Enfin la CC “observe que la guerre en Bosnie Herzégovine est présentée comme une guerre civile” dans ce chapitre, alors que le narratif du côté musulman la présente comme “une guerre d’agression”. Il serait intéressant de comparer les formulations de cette décision de la CC avec le contenu de l’enseignement dans les écoles de la fédération de Bosnie-et-Herzégovine (5).
Je demande alors à mon interlocuteur si le conflit entre Schmidt et la Republika Srpska, qui semble toujours se creuser davantage, ne risque pas de conduire à une remise en cause des accords de Dayton et à un éclatement de la Bosnie aux conséquences imprévisibles. Le procès fait par la Republika Srpska au HR et à Sarajevo de vouloir créer un Etat unifié au détriment de son autonomie quasi souveraine en violation des accords de Dayton n’est-il pas justifié ? “Disons que ce que Dodik a en tête, c’est de revenir au Dayton d’origine, explique-t-il, ce qui signifie qu’il faille déconstruire toute la construction de ‘State building’ qui a été réalisée au fil des ans, et revenir au Dayton qui a été signé en quelque sorte. Ca veut dire abolir les institutions qui ont été mises sur pied, par exemple l’armée unifiée de Bosnie-Herzégovine”. Il invoque alors une “clause d’évolution de Dayton”, de “construction de l’Etat”, qui figurerait dans les accords de Dayton, permettant de dépasser ce qui était prévu à l’origine. Utilisant le concept anglo-saxon de “Dayton original”, il invoque la volonté de la Republika Srpska “de revenir à un accord minimaliste tel que signé à Dayton”. Je lui demande alors si le but du HR et de son bureau n’est pas une Bosnie unifiée sur un Etat central, abolissant les entités : “le fait qu’il y ait une construction étatique pour les institutions ne signifie pas que l’Etat de Bosnie-Herzégovine va être centralisé, objecte-t-il, il s’agit d’assurer un bon fonctionnement de l’Etat central”. Il prend l’exemple du budget : “les entités ont toujours la plus grosse partie du budget et ce qui reste est donné à l’Etat central, dont le budget est grignoté au fil du temps, ce qui affaibli les institutions. Il n’y a donc pas du tout une centralisation du système comme le prétend la Republika Srpska”.
J’évoque alors les récentes déclarations de responsables croates de Bosnie manifestant une volonté d’autonomisation : “ça c’est un gros sujet de préoccupation dans la mesure où une troisième entité n’est pas prévue par les accords de Dayton”, reconnaît mon interlocuteur qui se réfère alors au “Dayton original”. Cette “violation des accords de Dayton ouvrirait la boîte de Pandore, et l’OHR, qui défend les accords de Dayton, ne peut le permettre”, affirme-t-il. Il évoque même “une alliance entre SNSD (parti majoritaire serbe) et HDZ (parti majoritaire croate) pour ne pas faire avancer la Bosnie-Herzégovine vers l’intégration européenne”, évoquant à mots couverts, la corruption de la “classe politique ethno-nationaliste en Bosnie pour qui le ‘business model’ proposé par l’UE ne génère pas de profit personnel, raison pour laquelle ça n’avance pas tellement”. Il prend l’exemple du pacte de croissance de l’UE, d’un montant de 1 milliard d’euros sous forme de prêts et de subventions : “la classe politique n’y a jusqu’à présent pas donné suite, à part le fait d’adopter in extremis un plan de réformes, sans toutefois ratifier les accords nécessaires à sa mise en oeuvre, parce que cela ne correspond pas à l’intérêt personnel et privé en quelque sorte de la classe dirigeante, en tous cas des partis ethno-nationalistes”. Plus de vingt ans après le sommet de Thessalonique, où, en juin 2003 l’intégration a été promise aux Balkans occidentaux, “très peu de choses ont avancé”. Deux pays sont considérés comme plus avancés : l’Albanie et le Montenegro, mais selon lui “peut-être sur le papier, mais dans la réalité des choses on peut se poser les questions légitimes sur leur degré de maturité d’adhérer aux standards européens”.
Les Balkans constituent une zone sismique des relations internationales, où se disputent les influences des puissances qui y sont historiquement engagées, auxquelles il convient d’ajouter un nouveau venu discret mais efficace, la République populaire de Chine. Plutôt que de s’en prendre aux insuffisances de sa politique dans les Balkans, et ce dès l’éclatement de la Yougoslavie comme je le montre dans mon livre, l’UE n’hésite pas quant à elle à dénoncer “l’influence russe”, utilisant l’argument de l’agression russe en Ukraine pour exiger de la Serbie et des Serbes de Bosnie et du Kosovo qu’ils s’en détachent. Je demande à mon interlocuteur si ce n’est pas improductif, dans la mesure où les Serbes ont des liens historiques et civilisationnels avec la Russie, comme me l’a expliqué le Père Darko. Plutôt que d’exclure cette part de la civilisation européenne, son Orient, ne conviendrait-il pas mieux de la prendre en compte et de l’intégrer à une Union européenne qui marcherait alors sur ses deux jambes ? Selon mon interlocuteur, “c’est tout le défi de l’intégration européenne des Balkans occidentaux”. Il remarque qu'”il y a même des commentateurs qui disent que tant qu’il y a la Republika Srpska telle qu’elle est aujourd’hui avec ses proximités avec Moscou, on importe un cheval de Troie dans l’UE. C’est aussi ce qu’on dit de la Serbie”. Où ces commentateurs ne doivent pas mettre les pieds car dans les rues de Belgrade l’on croise actuellement nombre de ces jeunes Russes qui ont fui la guerre en Ukraine, à laquelle ils sont opposés. Mon interlocuteur évoque cependant “les alliances très fortes de M. Dodik avec la Russie, et tant qu’il sera influent en Republika Srpska on peut se poser la question”, tout en reconnaissant que “les liens historiques ne disparaissent pas du jour au lendemain, ça reste, c’est une question de civilisation”.
Je lui pose alors une dernière question : la Croatie, qui fait partie de l’UE et de l’OTAN, l’Albanie, candidate à l’UE et faisant partie de l’OTAN, et le Kosovo, ont récemment signé un accord stratégique de défense, perçu comme une menace par la Serbie qui a augmenté son propre effort de défense. La sécurité de la région ne s’en trouve-t-elle pas menacée ? Aucune analyse n’a encore été faite à ce sujet, m’apprend-il. Mais il cite “la déclaration pan-serbe du 8 juin 2024 entre Belgrade et Banja Luka, qui selon lui touchait aux frontières de la légalité de Dayton”. Cependant comme cela en est resté à une déclaration, précise-t-il, le HR n’est pas intervenu “qui avait le pouvoir d’annuler une loi ou une décision”, comme ce fut le cas dans le conflit sur la propriété des terres. Il oublie de préciser que cette déclaration fut formulée une quinzaine de jours après le vote de la résolution sur Srebrenica à l’Assemblée générale de l’ONU, le 23 mai. Face à cette résolution qui risquait de blâmer collectivement le peuple serbe, la déclaration rappelait les droits qui étaient les siens dans la région. Pour ce qui concerne le conflit avec Dodik, “un deal a été conclu entre l’administration américaine et M. Dodik”. Suite à quoi la Republika Srpska a retiré les lois qu’elle avait prises pour s’opposer aux décisions de Schmidt sur la propriété des terres, “en partie fondées sur cette fameuse déclaration pan-serbe”. La condamnation de M. Dodik reste cependant en force, même s’il est reçu à Budapest, à Tel Aviv et à Washington, et “s’il n’est plus président de la Republika Srpska, il reste président du SNSD, comme en a décidé la cour Constitutionnelle, parce que ça fait partie du deal entre les Américains et M. Dodik”, lequel, conclut mon interlocuteur, “a établi un système qui est fort au-delà de son mandat politique et de sa présidence du parti. C’est le système qu’il a lui-même forgé au fil des années”, et il se demande si les prochaines élections législatives en octobre “vont changer quelque chose”.
Le lendemain je prends un bus pour Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska, où j’avais séjourné en 2011. La ville a depuis bien changé, elle dégage une impression de dynamisme, que j’avais déjà ressentie à Sarajevo Est, en pleine phase de construction. Mon premier rendez-vous est avec un juriste, professeur de droit constitutionnel, qui en 2023 a été conseiller juridique de Željka Cvijanović, la représentante serbe à la présidence tri-partite de Bosnie-Herzégovine. Il commence par rappeler que rien dans les accords de Dayton ne stipule que la Bosnie-Herzégovine soit propriétaire des terres. Selon lui d’autre part, en tant que membre des Nations Unies, la Bosnie-Herzégovine est un Etat souverain et la façon dont le HR et l’OHR y exercent un pouvoir exhorbitant au titre des décisions du PIC à Bonn en 1997 constitue un viol manifeste de sa Charte. Concernant la propriété d’Etat des terres de la Bosnie-Herzégovine, je lui demande qui est l’héritier de la propriété d’Etat de la république socialiste fédérative de Yougoslavie. Il me cite “l’article 85 de la constitution yougoslave, qui dispose que ‘les terres, les forêts etc, sont des biens d’intérêt général’, ce qui fait qu’ils appartiennent à tout le monde. Il s’agissait d’une propriété sociale, et non pas d’une propriété de la Yougoslavie. Cela veut donc dire que l’Etat qui est apparu après la disparition de la Yougoslavie n’en est pas l’héritier”. Dans les Etats unitaires apparus après la disparition de la Yougoslavie, cela n’a pas posé problème, “mais en Bosnie Herzégovine, comme vous avez une constitution qui ne précise pas ce qui appartient à la Bosnie et lorsque vous considérez l’annexe 2 des accords de Dayton qui délimite la ligne de séparation entre la fédération de Bosnie-et-Herzégovine et la Republika Srpska, cela signifie que tout ce qui est sur le territoire de la Republika Srpska lui appartient, de même que pour la fédération”. CQFD.
Le lendemain j’ai rendez-vous avec Denis Bojic et Marko Jankovic au Centre de la mémoire de la Republika Srpska (1). Institution créée et financée par le gouvernement de la Republika Srpska, ce Centre collecte les documents iconographiques et enregistre par vidéo les témoignages de ceux qui ont survécu aux violences de la guerre de 92-95 en Bosnie et les témoignages des proches des victimes disparues. Mais il collecte également les témoignages sur les autres guerre balkaniques des années 90 en Croatie et au Kosovo ainsi que sur la Deuxième Guerre mondiale. Outre la dimension émotionnelle à prendre en compte dans le dialogue avec des personnes ayant vécu des événements traumatisants, leur travail risque deux écueils : d’une part comme nous l’avons vu pour le manuel du professeur Vlasic, les lois promulguées par le HR et la Cour constitutionnelle interdisent toute mémoire sortant du cadre des jugements rendus jusqu’à présent par le TPIY, notamment concernant Srebrenica, d’autre part à cause des risques de rétorsion de la part de Croates ou de musulmans concernant les témoignages locaux où la mémoire reste vive. Denis Bojic est un documentaliste professionnel, notamment auteur du film “Le Témoin”, qui a été présenté à Paris au cinéma Le Majestic le 15 novembre 2024. D’une durée de trois heures, il est construit sur le travail du docteur Zoran Stanković, un médecin légiste qui dans les années 1990 a conduit avec son équipe plus de 8000 autopsies dans les Balkans, de la guerre de Slovénie en juillet 1991 aux bombardements de l’OTAN entre mars et juin 1999. La première heure est consacrée aux témoignages sur les massacres de Kravica et de Skelani, où je m’étais rendu la semaine précédente avec Branimir Kojic.
Peu après je rencontre Miroslav Ljubojevic, au Centre d’investigation de la guerre et des crimes de guerre pour la période 1991-1995 (1). “Notre mission principale, explique-t-il, est d’enregistrer les données de toutes les victimes de crimes de guerre de nationalité serbe, sur la base des archives des ministère de la Justice et de l’Intérieur de la Republika Srpska, mais également sur la base de tous les documents en libre accès et que nous considérons comme crédibles”. Outre cette base informatique, le Centre publie des livres, comme celui réalisé par Miroslav en 2025, un volume bilingue serbe/anglais consacré aux “Femmes de la Republika Sprska victimes de la guerre de 1992-1995”, intitulé “Notre témoignage”, qui a fait l’objet d’une présentation à Belgrade le 18 décembre 2025, en présence de 14 ambassadeurs, dont des ambassadeurs occidentaux. A cette occasion ces derniers ont appris ce qu’avaient souffert des femmes serbes pendant cette guerre, ce que jusque-là, avouèrent-ils, ils avaient ignoré. Miroslav me montre également les atlas enregistrant l’ensemble des crimes de guerre commis contre des Serbes par année, à raison d’au moins quatre victimes au même endroit, avec pour chacun les informations concernant l’identité des victimes, les causes de la mort, les circonstances des crimes, les autopsies, les témoignages et les preuves. Il me montre que celui consacré à l’année 1992 a une épaisseur d’une bonne dizaine de centimètres, et concerne 76 lieux de crimes où ont été retrouvés au moins quatre victimes, alors que ceux des années 93 et 94 n’ont qu’un centimètre ou plus d’épaisseur : la preuve selon lui que les Serbes de Bosnie n’était pas préparés à la guerre quand elle a éclaté en 1992, mais qu’ensuite ils ont bénéficié de la protection de l’armée de la Republika Srpska.
Je lui demande si ces atlas vont également être traduits en anglais : celui de 1992 est en cours de traduction et les autres devraient suivre. Cependant celui de 1995 n’a pas été achevé, qui devrait lui aussi être très volumineux, “parce qu’il y a eu beaucoup de crimes cette année-là”, déclare-t-il, celle conduisant au négociations de Dayton en novembre. Je lui demande quel est le but du Centre dans l’enregistrement des crimes commis contre les Serbes en Bosnie : “nous essayons de dire ce qui s’est passé pendant cette guerre, sur le plan de la réalité, pas sur un plan politique. Nous essayons de montrer avant tout que les Serbes eux aussi ont eu des victimes, tout comme les Bosniaques et les Croates”. Car “tous les côtés ont eu des victimes, mais les autres ont obtenu réparation, pas les Serbes. Les crimes commis contre les Serbes sont ignorés”. Je lui demande alors si le Centre a aussi un but juridictionnel : “nous sommes en contact avec des cours. Ils nous écrivent pour savoir si nous avons certaines preuves concernant certains crimes. Nous coopérons avec eux. Je lui demande avec qui : “des juges de Bosnie-Herzégovine, auparavant nous avons été également en contact avec La Haye, ils ont reçu une nombreuse documentation de notre part”. Je lui parle des crimes commis par Oric et ses hommes dans la région de Bratunac, Srebrenica et Skelani à partir de 1992 : “nous avons ici des preuves concernant ces crimes, qui peuvent envoyer Naser Oric et d’autres en prison. Nous les leur avons envoyés il y a longtemps, mais ils ne s’intéressent pas aux victimes serbes”. Je lui demande si à son sens il est nécessaire de faire un procès sur Srebrenica : “si l’on veut avoir une paix assurée ici pour longtemps, il convient de reconnaître les crimes commis contre les Serbes, et vous ne pouvez pas parler de Srebrenica uniquement sur la base de ce qui s’est passé en 1995, parce que de grands crimes ont été commis contre les Serbes en 1992 et 1993”.
Je termine mon séjour à Banja Luka par la rencontre au café “Gatsby” de Sinisa Pepic, directeur de la Division de la coopération internationale de l’IRBRS, la Banque d’investissement et de développement de la République serbe de Bosnie. Ancien étudiant à l’Aspley Business School à Londres, où il est professeur associé en commerce international et diplomatie économique, l’homme est jeune, concentré, soucieux d’expliquer en détail la situation de la Republika Srpska et de la Bosnie-Herzégovine au plans politique et par conséquent au plan économique. Elle se résume en deux mots : le blocage, tant de la part de la supervision internationale que de l’élite bosniaque, et le non-sens, mot qu’il répétera à plusieurs reprises au cours de notre entretien. En effet, selon lui “la Bosnie-Herzégovine est l’un des rares pays à être sous protectorat international. Trente et un ans après la guerre nous avons une personne qui pense avoir le droit de changer la loi sur les gens qui vivent dans ce pays”. Et il n’hésite pas parler de régime d'”occupation”, mis en place par les Hauts-Représentants internationaux qui ont précédé Christian Schmidt. Lequel “a changé la loi criminelle de Bosnie-herzégovine dans le sens où celui qui ne respecte pas ses décisions commet un crime, comme l’a fait M. Dodik, qui a été jugé sur la base de cette loi, ce qui est un non-sens”. Je lui demande quel serait le but du HR : “manifestement il joue contre les intérêts des Serbes de Bosnie-Herzégovine. Il y a un groupe de politiciens à l’intérieur et à l’extérieur de la Bosnie-Herzégovine qui veulent en faire un pays unitaire, alors que nous ne voulons pas d’un seul président, d’un seul gouvernement et nous ne voulons pas d’institutions centralisées.
Reprenant l’expression de mon interlocuteur à Sarajevo, il déclare : “nous ne voulons rien de plus mais rien de moins que ce qui est écrit dans le Dayton original. Les accords de Dayton ont apporté la paix en Bosnie-Hezégovine et la paix est du plus haut intérêt pour toutes les nations vivant ici”. Or, “tous les changements intervenus depuis la signature de ces accords l’ont été sur pression du HR et de certains ambassadeurs, qui les ont imposés à la Bosnie-Herzégovine. Au lieu d’oeuvrer à la préservation de la paix et au maintien de la stabilité, ils sont devenus des sources de problèmes”. Il prend pour exemple l’ouverture du nouveau poste frontière de Gradiska, entre la Republika Srpska et la Croatie : “c’est un nouveau pont sur la Sava qui permettrait de relier les autoroutes de Croatie à celles de Bosnie, tout est prêt pour l’ouverture”. En effet, il suffit de regarder une carte pour voir à quel point la Bosnie-Herzégovine, au relief accidenté, reste enclavée, Sarajevo elle-même ne disposant d’une autoroute que jusqu’à Zenica, à 74 km. Relier Banja Luka au réseau autoroutier croate et européen constituerait donc un progrès considérable pour l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. Financé majoritairement par la Croatie “c’est un des projets les plus importants, souligne Pepic, parce qu’il ne permet pas seulement le passage des personnes mais aussi l’import-export des marchandises avec l’Union européenne. Nous avons des zones industrielles et des zones franches à Laktasi et à Gradiska, deux municipalités qui se trouvent sur le trajet. Mais depuis trois mois ce poste frontière n’a toujours pas ouvert parce que les membres bosniaques des autorités douanières et fiscales de la surveillance des frontières font un blocage”. Je lui demande pour quelles raison : “à cause de cette vision stupide que ce poste frontière apporte des bénéfices aux municipalités de la Republika Srpska qui se trouvent à proximité, ce qui est un non-sens, parce que l’ouverture de ce poste frontière ne bénéficie pas seulement à la Republika Srpska, elle est aussi du plus haut intérêt pour l’ensemble des habitants de Bosnie-Herzégovine, pour l’ensemble des entreprises. C’est le jeu qu’ils jouent avec nous depuis des années, et il y a un tas d’autres exemples”.
“Leur vision du développement économique passe uniquement par la répression de la Republika Srpska, poursuit-il, parce que tous les projets internationaux doivent passer par Sarajevo avant de parvenir ici pour y être réalisés. On peut prendre l’exemple de la connexion gazière orientale ou celui de l’aéroport de Trebinje, à l’extrême-sud de la Republika Srpska, non loin de Dubrovnik, également bloqués par Sarajevo. Divers projets d’énergie sont également bloqués à Sarajevo, à cause du sabotage de l’élite politique bosniaque”. Je lui demande plus de précisions sur la connexions gazière : “la connexion sud est reliée aux USA, la connexion orientale à la Serbie, à NIS (Naftna industrija Srbije, Compagnie pétrolière serbe), qui ne reçoit pas que du gaz de Gazprom, mais aussi celui d’Azerbaïdjan, via la Grèce et la Bulgarie. Avec ce gaz nous voudrions gazéifier toutes les villes, mais c’est bloqué par l’élite politique bosniaque”. Et il conclut sur ce point : “si l’on considère l’économie de la Bosnie-Herzégovine, il n’est pas possible de bloquer le développement de 49% du pays (superficie de la Republika Srpska telle que définie par Dayton) et d’imaginer que la Bosnie-Herzégovine va progresser sur le plan macro-économique, c’est un non-sens. Si nous sommes embarqués dans le même bateau et que nous avons d’égales opportunités d’attirer des investissements, la seule façon de progresser est de ne pas nous bloquer les uns les autres”.
La cause de ce blocage selon lui tient aux relations de l’élite politique bosniaque avec le HR et certaines ambassades : “comment pouvez-vous discuter quelque politique de développement que ce soit si dans l’une des deux parties vous avez quelqu’un qui avant de prendre une décision va aller dans certaines ambassades ou voir Christian Schmidt ?”. Par exemple, pendant la présidence Biden, l’élite politique bosniaque ne pouvait prendre une décision sans consulter Michael Murphy, l’ancien ambassadeur américain à Sarajevo”. Il me cite l’exemple où cet ambassadeur est intervenu par vidéo au parlement de la fédération de Bosnie-et-Herzégovine pour dire aux députés comment voter. “A plusieurs reprises nous avons trouvé un accord avec l’autre partie qui a été remis en cause le lendemain, parce que le soir même ils sont allés voir Murphy ou Schmidt”. Je lui dis supposer qu’avec la nouvelle administration US les choses ont changé : “oui, nous avons la même vision sur la façon dont la Bosnie-Herzégovine doit être gouvernée : par la décision du peuple qui vit en Bosnie-Herzégovine et pas par des ambassadeurs ou qui que ce soit d’extérieur au pays. C’est clairement ce que nous voulons : trouver des compromis sur des projets que nous pouvons réaliser, pas des compromis qui vont placer une nation à un rang inférieur”. “Actuellement, déclare-t-il, nous voyons de plus en plus d’investisseurs américains intéressés par la Republika Srpska et nous communiquons quotidiennement sur des projets avec de grandes compagnies américaines dans le domaine des infrastructures, de l’énergie, de la production et des technologies. C’est ce que nous voulions depuis des années mais nous avons été contrés par cette coterie de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine avec l’élite politique bosniaque”.
Je lui demande alors où en sont les relations économiques de la Republika Srpska avec la Fédération de Russie : “je pense que la Republika Srpska est la seule entité, le seule communauté politique, ou, aimé-je à dire – fait-il avec un grand sourire – le seul Etat, qui a de bonnes relations avec Moscou, Tel Aviv et Washington en même temps. Peut-être la Hongrie a-t-elle aussi de bonnes relations avec eux. Mais nous avons aussi de bonnes relations avec la Chine, parce que nous avons l’esprit ouvert. Nous sommes ouverts à la communication avec toutes les parties, mais sur des bases équitables”. Pour lui c’est la stabilité et le développement qui doivent être au coeur des relations : “parce que les gens méritent un meilleur emploi, plus d’opportunités d’emploi, de meilleurs standards et moins de jeux politiciens. Nous ne sommes pas prêts à ces jeux, nous sommes prêts par contre à attirer plus d’investissements et à créer plus d’emplois, pas seulement en Republika Srpska, mais aussi dans toute la Bosnie-Herzégovine. Quand la présidente Cvijanovic se rend à Washington, elle discute de grands projets d’énergie et d’infrastructure qui vont bénéficier à toute la Bosnie-Herzégovine. Ce qui n’est pas le cas de l’autre côté, de la part de Denis Becirovic (le membre bosniaque de la présidence tri-partite) et de la part de Zelko Komsic (membre croate) : lorsqu’ils sortent de Bosnie-Hezégovine discuter de politique étrangère, ils ne parlent pas d’économie et de projets mais uniquement de la Republika Srpska comme problème”. Ce qui n’est pas le cas de la Republika Serpska, qui selon lui n’a jamais présenté les deux autres composantes de la Bosnie comme des problèmes : “nous présentons à tous des solutions, mais la solution ne réside pas dans le fait qu’une seule des trois nations en Bosnie Herzégovine prenne des décisions, et que cette nation ait des tuteurs extérieurs pour quelque agenda caché”.
Je lui demande où en sont les relations avec l’Union européenne. Il avoue que le visage de l’Union européenne telle qu’il se présente depuis une quinzaine d’années n’est pas bien séduisant : “on essaie de créer une nation européenne comme quelque chose de complètement nouveau, qui ne laisse pas les Français rester Français. ‘Non, non, non, vous êtes Européens et votre visage n’est pas celui que vous aviez quinze ans auparavant en termes de culture française, d’histoire de France, de traditions françaises'”. Il se déclare opposé à “une Union européenne où les administrateurs de Bruxelles imposent un cadre juridique visant à détruire tout ce sur quoi l’Europe a été fondée : sur des nations fortes, des valeurs familiales, des racines chrétiennes et sur la souveraineté”. Mais il ne comprend surtout pas “le comportement de l’Union européenne en matière d’économie, parce qu’avec ce “Pacte vert pour l’Europe”, ils ont imposé des délais au plan législatif que l’industrie ne peux pas tenir. On a ainsi fait de l’économie européenne, l’une des plus puissantes au monde, au premier rang desquelles les économies allemande, française et italienne, une économie très perturbée, notamment dans l’industrie automobile. Ils sont en train de perdre la bataille contre la Chine et les USA sur la voiture électrique. Ils ont tué l’industrie automobile en Union européenne. Je ne suis pas en train de dire que le “projet vert” n’est pas nécessaire, mais cette régulation doit être effectuée dans un cadre temporel qui ne tue pas votre économie”. Il cite également le “conflit ukrainien avec toutes ces sanctions contre la Russie qui posent un grand défi aux structures énergétiques de l’Union européenne, à quoi s’ajoute ce qui se passe dans le golfe persique qui ne vous permet pas de poursuivre la politique suivie jusque-là”.
“Ce qui demande de la corriger, déclare-t-il, pour l’adapter à la situation actuelle, et de reconnaître qu’elle va dans une mauvaise direction en termes industriels. Parce que manifestement Bruxelles conduit à la désindustrialisation de l’Europe, ce que ne permet pas la situation globale à l’heure actuelle, où la Chine pose de grands défis. C’est la raison pour laquelle, conclut-il sur ce point, je ne vois pas la Bosnie-Herzégovine entrer dans l’Union européenne telle qu’elle est actuellement, parce que j’ai le sentiment que la Republika Srpska a une meilleure vision de l’endroit où nous voulons être d’ici 10 à 15 ans que Bruxelles à présent”. Et il enfonce le clou : “Je pense que Bruxelles ne sait pas où elle en est, ils n’ont aucune vision, aucun leadership capable de dire ce que sera l’Union européenne même d’ici un an”. Je lui demande si l’UE a des projets en cours en Bosnie-Herzégovine : “elle en a certains dans l’agriculture. Selon Dayton, l’agriculture est du ressort des entités, nous avons notre propre ministre de l’agriculture, nous avons notre propre fonds qui gère les subsides pour l’aide financière aux agriculteurs de la Republika Srpska. La fédération n’a jamais créé son propre fonds en charge des subsides destinés à ses agriculteurs, ils ont un ministère de l’agriculture mais pas de fonds. Parce qu’ils veulent avoir un fonds centralisé à Sarajevo, au niveau de la Bosnie-Herzégovine, qui décidera de l’attribution des aides aux agriculteurs de la Republika Srpska ou à ceux de la fédération. L’union européenne a dédié 300 millions de marks convertibles (150 millions d’euros) à l’aide aux agriculteurs de Bosnie-Herzégovine, mais la partie bosniaque les bloque, parce qu’ils veulent que cette aide soit gérée par un fonds à Sarajevo, au niveau de la Bosnie-Herzégovine”. Je lui demande comment réagit l’Union européenne : “C’est ‘en attente de résolution’. J’ai l’impression que leur passivité est délibérée, qu’ils soutiennent la politique bosniaque de la Bosnie unitaire”. C’est d’ailleurs la même passivité de l’UE que j’observe au Kosovo, face à la politique menée contre les Serbes du Kosovo par le premier ministre ethno-nationaliste albanais Kurti, transgressant tous les accords passés sous l’égide de l’UE, et toutes les valeurs européennes.
Avant de nous quitter, Sinisa Pepic me dit être certain que parmi les politiques bosniaques, “certains sont désireux de discuter des sujets pour au moins trouver un terrain d’entente pour le développement économique, ce qui est du plus haut intérêt pour l’ensemble des trois côtés en Bosnie-Herzégovine”. Il m’apprend également que le très décrié Milorad Dodik, objet des attaques du Haut Représentant allemand Christian Schmidt, a commencé sa carrière comme maire de Laktasi dans les années 80, à l’époque socialiste, où il a créé la première entreprise privée. De sorte que les entrepreneurs de toute la Yougoslavie venaient faire enregistrer leur entreprise à Laktasi. Richard Holbrooke lui-même, le diplomate américain qui provoqua les bombardements des Serbes de Bosnie et supervisa les accords de Dayton, signalait dans son livre consacré à ces sujets qu’en septembre 1997, l’assemblée de la Republika Srpska avait élu Premier ministre “un homme d’affaires de 39 ans nommé MiloradDodik, qui ne fut pas impliqué dans la guerre”, qui plus est poursuivait-il “tandis qu’Izetbegovic et son gouvernement à Sarajevo se montraient sceptiques, Dodik annonçait qu’il honorerait Dayton. En réponse, les Etats-Unis et l’Union européenne commencèrent à débloquer des fonds d’aide auparavant refusés aux Serbes de Bosnie” (6).
L’acharnement de Schmidt et de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine contre le président Dodik n’a donc pour motif que la remise en cause des accords de Dayton qui garantissent la structure fédérale de la Bosnie-Hezégovine, constituée de deux entités égales en droit. Ce qu’avait toujours contesté le président musulman Izetbegovic, manoeuvrant en permanence pour prolonger un conflit toujours plus meurtrier, comme je le montre dans mon livre, afin de parvenir au but qu’il s’était fixé : une Bosnie-Herzégovine unitaire, qui serait dirigée par la nation musulmane majoritaire, au détriment des anciens “dhimmi” de la période de la domination ottomane. Observons pour finir que Christian Schmidt ne serait pas ce Haut-Représentant international dont l’on attendrait la neutralité dans l’application de ce qui est prévu par Dayton, afin de maintenir l’équilibre entre les parties et préserver la paix, mais bien juge et partie. Il se trouve en effet qu’il y a tout juste 34 ans, il était un observateur très partisan du référendum du 1er mars 1992, par quoi tout a commencé (7).
Frédéric Saillot, le 28 mars 2026
(1) Vidéo bientôt disponible sur la chaîne YouTube d’Eurasie Express.
(2) “La Fin de la Yougoslavie”, éditions de L’Artilleur, novembre 2025.
(3) Voir l’analyse du juriste Adriano Evangelisti, citée dans mon livre : https://shs.hal.science/halshs-04186617/document
(4) https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/bosnieherz-loi_scolaire2003.htm#Loi-cadre_sur_lenseignement_primaire_et_secondaire
(5) https://www.slobodnaevropa.org/a/ustavni-sud-bih-zabranio-dio-knjige-istorije-republike-srpske/33286249.html
https://www.nezavisne.com/novosti/drustvo/Ustavni-sud-BiH-zabranio-lekcije-iz-istorije-za-9-razred-u-Srpskoj/882628
https://faktor.ba/bosna-i-hercegovina/aktuelno/sta-znaju-djeca-sta-je-propaganda-u-udzbeniku-historije-u-rs-u-od-zlocestog-vatikana-i-hoolywooda-do-lazi-o-aliji/197077
(6) Richard Holbrooke, “To End a War”, pp 355-356, cité dans mon livre, op. cit., p 225.
(7) https://www.klix.ba/vijesti/bih/schmidt-za-the-times-ljudi-mi-se-zahvaljuju-na-onome-sto-radim-92-sam-bio-posmatrac-na-referendumu-za-nezavisnost-bih/251025087
