Les reconstructions Potemkine de Kosovo Polje

                                                                                 Potemkine (Grigori Alexandrovitch): ...au cours de ce 
                                                                               voyage le long du Dniepr qui lui valut le titre de prince
                                                                                    de Tauride, Potemkine déguisa tous les points faibles de 
                                                                                    son administration, d'où l'anecdote des villages qu'il aurait
                                                                                    fait construire à la hâte sur les rives du fleuve et des 
                                                                                    figurants qu'il aurait fait recruter pour tenir le rôle de
                                                                                    "moujiks endimanchés" (Petit Robert des Noms Propres)

                                                                                    Von Helbig, diplomate de Saxe, nous brosse le tableau du
                                                                                    voyage de Catherine à travers une contrée fabriquée de
                                                                                    toutes pièces par Potemkine, où l'on montre à l'impératrice
                                                                                    des villages peints sur du carton. Le récit de Von Helbig
                                                                                    donnera naissance à la fameuse expression: "villages de
                                                                                    Potemkine" (Michel Heller, Histoire de la Russie et de son
                                                                                    Empire, Plon, 1997, p591)                                                                                                               



        15 mois après les pogroms anti-Serbes des 17 et 18 mars 2004 (19 morts, plus de 900 blessés, 700 maisons détruites, 30 églises et 2 monastères, 4000 personnes chassées de chez elles), nous sommes allés enquêter sur la situation au Kosovo.
        Considérant la responsabilité de la communauté albanaise, et s'en lavant les mains, les internationaux (Minuk, Kfor, OSCE, Agence européenne de reconstruction, etc...), loin de prendre acte de cet échec éclatant de leur mission, ont laissé aux institutions provisoires du Kosovo, constituées et dirigées par des Albanais dans leur quasi-totalité, la charge des reconstructions. Une commission interministérielle a été nommée, des ONG et des entreprises ont été sélectionnées, et les travaux ont été entrepris à la hâte. Kai Eide, représentant missionné par l'ONU, se trouve en effet au Kosovo cet été pour un rapport sur l'accomplissement des "standards" (Institutions démocratiques, respect du droit au retour des réfugiés et du droit des minorités, mise en place de l'économie de marché, etc...). Comme on est loin du compte il a fallu faire vite, très vite. Les internationaux veulent en effet décider très bientôt du statut, d'ici le début de l'année prochaine, pour se dépêtrer d'une situation devenue dangereuse pour eux et masquer un bilan de faillite. Indépendance que les Serbes et les autres communautés non-Albanaises du Kosovo (Roms, Ashkalis, Goranis) risquent de payer au prix fort, celui de leur survie. Quant aux responsabilités des 17 et 18 mars, bien qu'elles aient été désignées d'emblée, notamment par Javier Solana venu constater les dégâts à Kosovo Polje dès le 24 mars, dénonçant alors leur caractère systématique et organisé, elles n'ont pas été précisées davantage. Coïncidence troublante: Solana prenait ainsi la parole le jour du cinquième anniversaire des bombardements de Belgrade. En tant qu'ancien secrétaire-général d'une OTAN qui nourrissait des liens privilégiés sur le plan opérationnel et celui du renseignement avec l'UCK, Solana savait de quoi il parlait.  Bien qu'un proche de Thaci (un des chefs de l'UCK, protégé d'Albright et de Fischer, dirigeant le PDK, deuxième parti albanais du Kosovo issu de l'UCK au pouvoir alors avec la LDK, et gros bonnet notoire du narco-traffic) ait été arrêté peu après par la Kfor danoise, c'est à peine si quelques lampistes ont été condamné à des peines symboliques.
         La hâte à présenter une façade acceptable pour l'opinion publique internationale s'est signalée notamment dans l'activisme fébrile du premier ministre Ramush Haradinaj, issu d'un groupuscule minoritaire, venu lui aussi de l'ex-guérilla, avec lequel la LDK de l'inconsistant président Rugova a formé une coalition gouvernementale, sans qu'on sache sur quelles bases politiques, ni non plus pourquoi le PDK est passé à l'opposition, après les élections générales d'octobre 2004 massivement boycottées par les Serbes. Inculpé par le TPIY de crimes contre des civils serbes, roms et albanais, alors qu'il était à la tête d'une bande de l'UCK dans l'ouest du Kosovo, Haradinaj, à propos duquel curieusement Petersen, le haut représentant de l'ONU, ne tarit pas d'éloges, se retrouve en liberté jusqu'à son procès sans qu'on sache la raison de cette grâce surprenante. Toujours est-il que ce n'est pas pendant son mandat que la question du retour des réfugiés et celle de la sécurité des Serbes et des autres communautés ont commencé à trouver un début d'amélioration. Bien au contraire, derrière des initiatives publicitaires visant à répondre aux critères exigés par les occidentaux, comme le réaménagement du quartier historique des Roms à Mitrovica-sud (9000 personnes avant 99 chassées par la violence, suite à quoi le quartier a été totalement détruit) auquel s'opposent les Roms, parce qu'on ne leur rend que 10% du terrain qu'ils occupaient (la municipalité de Mitrovica-sud veut créer des "aménagements" sur le reste) mais surtout pour des raisons de sécurité, les maux du Kosovo n'ont cessé de prospérer au premier rang desquels le chômage et la loi du silence imposée par les clans albanais qui tiennent la région. Système clanique constituant une véritable société parallèle coïncidant en partie avec la façade officielle mise en place par les occidentaux, notamment dans la répartition des postes ministériels et gouvernementaux, qui pousse ses ramifications dans la diaspora où elle puise son pouvoir financier dans le narco-traffic, la prostitution et les ventes d'armes.  
          Une hâte qui se manifeste aussi dans des initiatives intempestives comme la réouverture partielle le 13 juin, par décision de la Minuk, du pont d'"Austerlitz", reliant les deux parties de Mitrovica, et confié à la KPS, police locale constituée pour une majorité d'Albanais dont la plupart viennent de l'ex-UCK, alors que jusqu'à présent il était gardé par la Kfor française. Pour Marko Jaksic, président du Conseil National Serbe regroupant les élus serbes du Kosovo, institution qui a permis la survie de la communauté notamment après les exactions de 1999 et le régime discriminatoire qu'ils ont subi depuis, cette initiative est beaucoup trop précoce, mais surtout elle souligne un déséquilibre dans les relations des deux principales communautés du Kosovo et une absence de réciprocité. Loin de commencer à résoudre des problèmes restés en suspens depuis 1999, elle pourrait même constituer un facteur d'aggravation des tensions interethniques et de déstabilisation. Alors que les Albanais peuvent se rendre à Mitrovica-Nord, à majorité serbe, seule partie multiethnique de la ville où vivent des Albanais, des Roms, des Ashkalis et des Bosniaques, les Serbes ne peuvent se rendre à Mitrovica-Sud et encore moins ceux qui y résidaient avant 99 y retourner. La meilleure preuve en est ce que me confiait un journaliste albanais qui connaît bien le secteur. Saluant la reprise des échanges commerciaux entre  Serbes et Albanais sur des produits qu'on ne peut trouver qu'au sud et réciproquement, il précisait cependant qu'ils étaient effectués par des Bosniaques ou des gens du Sandjak (région du sud de la Serbie où vit une importante communauté musulmane) qui se rendent à Mitrovica-Sud pour le compte des clients serbes. Le samedi suivant l'ouverture du pont, les Serbes venus visiter les tombes de leur famille dans le cimetière orthodoxe qui se trouve du côté albanais ont été caillassés. Le lendemain, une bagarre a opposé Serbes et Albanais: une BMW voulait forcer l'accès du pont un dimanche, jour de fermeture. Une provocation disent les Serbes. Dans la voiture se trouvait un chef local de l'ex-UCK. Le pont a été refermé à la suite des attentats du 2 juillet à Pristina.
          Mais cette hâte à vouloir présenter une façade démocratique et multiethnique répondant aux "standards",  s'étale avec évidence dans les reconstructions effectuées sous la responsabilité des institutions provisoires du Kosovo. Comme le précise un document de la municipalité de Kosovo Polje/ Fushe Kosova, 119 maisons individuelles et 3 édifices publics, le Centre de Santé (Dom Zdrava), l'école Saint-Sava et la Poste, ont été détruits le 17 mars 2004. Le document ne fait pas état de l'hôpital construit par les Russes en 1993 et agrandi en 99. La décision de ne pas le reconstruire aurait été rendue publique par Solana lui-même dès sa visite à Kosovo Polje en cendres le 24 mars 2004, selon Dragan Velic, élu de la municipalité de Gracanica. Le même document avance la reconstruction de 110 maisons dont les propriétaires auraient presque tous récupéré les clés. L'école Saint-Sava a été remise en activité en attendant le Centre de Santé à l'automne. 
          Le dimanche 26 juin nous sommes partis de Gracanica vers Kosovo Polje nous rendre compte de l'état des reconstructions. Au volant, M. D. nous fait remarquer l'état de la route qui contourne Pristina à quelques encablures. Etroite et bombée elle est régulièrement trouée d'énormes marmites entre lesquelles il faut slalomer. Traversant les villages serbes de la périphérie de Pristina elle leur permet de circuler avec une relative sécurité. La municipalité de Kosovo Polje, dirigée par Skender Zogaï, LDK, refuse le moindre crédit d'amélioration. Discrimination au quotidien qui est loin d'être le pire de ce que vivent les Serbes depuis bientôt 6 ans. Après une brève visite à "Bergen", quelques baraquements de taule où les gouttes pénètrent les jours de pluie, construits par la Norvège pour les réfugiés de Métochie (ouest du Kosovo) et de Kosovo Polje, nous arrivons à Ugljare, localité proche de Kosovo Polje. C'est là que sont repliées les institutions détruites le 17 mars: la poste, dans un petit bâtiment qu'elle partage avec le café du coin, le Centre Médical, dans une installation de fortune dans deux autobus, et les fonctionnaires serbes de la Municipalité de Kosovo Polje qui ont perdu leur emploi, regroupés dans le Centre de Coordination pour le Kosovo, créé par le gouvernement serbe pour venir en aide aux Serbes du Kosovo. Ils étaient installés à l'école Saint-Sava, partageant les locaux avec l'administration scolaire, mais la municipalité, c'est à dire l'Unmik locale, a interdit qu'ils reviennent lors de la réouverture de l'école. Plus loin, des containers donnés par la Russie, où vivent une vingtaine de familles chassées de Kosovo Polje par les émeutes de mars 2004, et qui n'ont toujours pas réintégré leur foyer. Dusan Arsic nous fait rentrer chez lui: une petite pièce de quelques mètres carrés, dans laquelle règne une chaleur suffocante en ce jour d'été, où la famille s'entasse. Il n'y a que trois salles de bain pour les 17 containers. Dusan était restaurateur à Kosovo Polje. Il fait partie de ces habitants dont la maison aurait été reconstruite, selon les statistiques de la Municipalité, mais qui ne peuvent y retourner parce qu'elles sont en fait inhabitables.  
        Nous partons avec lui voir ce qu'il en est. Sa table était réputée et nombreux étaient les clients qui venaient goûter sa cuisine dans la grande salle et le jardin qui se trouvaient en bordure de la contre-allée de l'artère principale de Kosovo-Polje: la nationale en provenance de Pristina, à quelques kilomètres, et qui part vers Pec après avoir passé l'aéroport de Slatina. Un endroit stratégique. D'emblée, il nous montre en quoi consiste la façade de ces "reconstructions Potemkine":  touchant du doigt le crépi blanc d'un mur refait nous le voyons s'effondrer avec un pan de maçonnerie: le ciment, gâché l'hiver dernier, l'a été avec de la neige! Volonté de faire vite ou d'interdire le retour des réfugiés qui, à cause du traumatisme, de l'insécurité et de cet état après travaux, sont incités à vendre, le plus souvent à des prix dérisoires. Nous poursuivons la visite: comme Arsic fait partie des heureux propriétaire qui ont récupéré les clés de leur maison, il nous fait visiter l'intérieur. Là c'est la catastrophe: il n'y a aucune finition, certains équipement ont été pillés par les ouvriers de l'entreprise albanaise qui a été sélectionnée par l'Unmik, et notamment les accumulateurs d'eau chaude. Il n'y a pas d'eau dans les robinets mais la salle de bain est inondée et les toilettes sous le toit ont été conçues de manière à ce que personne, pas même un enfant, ne puisse s'asseoir dessus. Le plancher est inénarrable: constitué de petites lattes jointes, il fait des dos de chameaux à 40 centimètres du sol. La représentante de l'Unmik à la Municipalité prétendra qu'un rapport a été envoyé à la commission interministérielle au sujet des malfaçons, constatées par une inspection municipales, mais invoque les différences de température et nie que de la neige ait été utilisée pour gâcher le ciment. Ce que M. Arsic a vu de ses yeux. Comme il a vu de quelle manière son restaurant, encore en ruines, et les maisons d'habitation autour de la cour intérieure ont été détruits le soir du 17 mars 2004.
       Dusan Arsic est un gaillard, mais il a le corps secoué par l'émotion lorsqu'il en parle. Le soir du 17 mars 2004, il a vu arriver quatre voitures du KPS qui ont bloqué la route en amont et en aval du restaurant, les policiers en sont descendus et sont restés à distance. Une cinquième voiture du KPS est alors arrivée et a stoppé juste devant le portail dans lequel les policiers ont donné de grands coups de pieds. Arsic a ouvert, les policiers lui ont alors dit de se dépêcher d'évacuer les lieux avec sa famille, qu'une foule arrivait pour brûler le restaurant et la maison. "Comment le savaient-ils?" se demande-t-il encore. Sonné, ne sachant que faire, il laisse sa famille partir à Ugljare avec une voiture du KPS et prend la sienne. Mais ne pouvant se résoudre à quitter ainsi sa maison, il fait bientôt demi-tour, revient sur les lieux tous feux éteints, et se gare de l'autre côté de la route d'où il assiste à toute la scène. Les voitures du KPS continuaient à bloquer la route et les policiers restaient là bras croisés. Les émeutiers sont arrivés, brisant les vitres et pillant ce qu'ils pouvaient à l'intérieur, en toute impunité. C'est après leur passage que le feu a été mis. Par les policiers du KPS restés seuls sur les lieux. Dusan Arsic a relevé leur numéro, qui figurent sur le haut de la manche de leur uniforme, qu'il a communiqués. Mais jusqu'à présent aucune suite n'a été donnée à sa plainte et les policiers sont toujours en activité. "Mafia", explique-t-il laconiquement.
           Un prêtre de Kosovo Polje a donné son témoignage sur le déroulement des opérations. Il corrobore celui de Dusan Arsic: l'hôpital et le Centre de Santé, l'école Saint-Sava et la poste ont été incendiés, ainsi que les maisons serbes qui se trouvaient à proximité, avec la complicité du KPS qui coordonnait les opérations (Memorandum sur le Kosovo et la Métochie de l'Assemblée des Evêques de l'église orthodoxe serbe, Paris 2004, p219). Pire, l'incendie de l'hôpital, après que les émeutiers aient obéi au signal d'un policier du KPS (un dénommé Issa de Gornje Dobrevo), eut lieu en présence de membres de la Minuk et de la Kfor qui se trouvaient à une vingtaine de mètres. Alors que la quarantaine d'employés serbes et la vingtaine de malades hospitalisés réussissent difficilement à se sauver, "5 minutes après, une équipe de pompiers se présenta sur les lieux, qui, selon les témoignages des employés de l'hôpital..., resta en attente, prête à éteindre l'incendie qui menaçait d'embraser les immeubles voisins peuplés d'Albanais. Une seconde citerne parut alors, pleine de carburant. Lorsque le feu diminuait en intensité, le carburant était utilisé pour réactiver le feu qui avait embrasé l'hôpital." (Ibid.).   
           Et ce n'est pas le seul endroit du Kosovo où les témoins ont vu le KPS manoeuvrer de concert avec les émeutiers, quand il ne prenait pas l'initiative des opérations. Ce qui , bien plus que les dérapages de quelques éléments isolés généralement invoqués, révèle l'implication de l'ensemble de la KPS et une planification. Comme à Lipljan par exemple, d'après le rapport établi par Mgr Athanase Jevtic au monastère de Gracanica le 20 mars 2004 et publié dans le Memorandum (Ibid., pp 199 à 203) ou encore à Obilic où près de 150 maisons serbes ont été détruites. Si l'on met de côté les émeutes particulièrement violentes de Mitrovica, où d'ailleurs le KPS a été cantonné dans ses quartiers par la Kfor française (rapport de l'ICG du 22avril 2004), et l'incendie de Prizren, c'est finalement surtout la présence serbe au Kosovo central, et particulièrment les institutions de Kosovo Polje, qui ont été visés. Comme s'il s'agissait d'effacer toute présence serbe dans ce lieu central du Kosovo où ils sont encore actuellement plusieurs dizaines de milliers avec ceux du sud, ou de contraindre ceux qui restent à s'assimiler au Kosovo tel qu'il est devenu pendant la période de gestion internationale: une façade démocratique et multiethnique derrière laquelle les clans albanais et la mafia font régner leur loi par la terreur (les "règlements de compte") et l'intolérance envers tout ce qui n'est pas albanais-musulman, à commencer par les Serbes orthodoxes mais aussi bien les Ashkalis musulmans et les Albanais catholiques. Bref, un "Kosovo Potemkine" destiné à bluffer l'opinion publique internationale et à justifier les décisions qui vont être prises l'an prochain sur le statut de la province. Ces émeutes ont en fait été de véritables opérations de guerre, savamment calculées, visant à mettre fin à ce qu'il est convenu d'appeler les "institutions parallèles", considérées comme le cheval de Troie de "Belgrade". 

En octobre 2003, reprenant un document interne de l'Unmik produit dès octobre 2001 par Jean Guinard, administrateur régional de l'Unmik pour le Kosovo Central, un rapport du pilier III de l'Unmik géré par l'OSCE dénonçait ces "structures parallèles", en donnant le détail des cours de justice, des administration, des services de sécurité, des écoles et des établissements de santé publique au service des Serbes. Reconnaissant que "la plupart comblaient un vide" (Rapport de l'ICG du 22 avril 2004, Collapse in Kosovo, p 13), il recommandait de les intégrer par la négociation dans l'administration "unitaire" mise en place par la mission internationale, lecture centralisatrice, dans une optique étroitement jacobine, de la résolution 1244 du Conseil de Sécurité de l'ONU du 10 juin 1999, qui permet des lectures plus souples et plus en prise avec la réalité du Kosovo concernant l'installation d'une administration intérimaire.  Désignant par là les Serbes du Kosovo comme une cinquième colonne. Les organisateurs des émeutes de mars, forts de cette dénonciation officielle, n'ont donc fait que de la surenchère, rendant superflues les négociations.
  
         Il suffit d'écouter l'histoire des fonctionnaires du Centre de Coordination pour le Kosovo réfugiés maintenant à Ugljare. Les Serbes constituaient la majorité de la municipalité de Kosovo Polje avant 99, qui comptait alors environ 15 000 habitants. Selon Jean Guinard, un certain nombre est parti au moment de l'arrivée de la Kfor, mais c'est au moment de l'arrivée massive d'Albanais "qui n'avaient pas la qualité de relation que les Albanais de Kosovo Polje entretenaient avec les Serbes", venus notamment des campagnes et "manipulés par l'UCK", que des "drames" se sont produits. Des maisons serbes ont été squattées (une des raisons majeures, dans tout le Kosovo, de l'absence de retour des réfugiés, outre l'insécurité), et la population serbe de Kosovo Polje a été contrainte de partir. Ils ne sont plus que 230 à Kosovo Polje même, parqués dans un immeuble qui heureusement n'a pas été touché le 17 mars, et 3400 dans les localités de la municipalité (en ex-Yougoslavie, les municipalités comprennent une ville et les villages environnants). Après le départ de l'armée yougoslave et l'arrivée de la Minuk, la municipalité a été dirigée par un administrateur civil, Ugo Trojano, qui, après leur avoir fait signer un contrat, a licencié une vingtaine d'employés serbes pourtant d'accord pour travailler avec les Internationaux et les Albanais. Sans autre forme d'explication. Un ancien me dit que les salaires n'ont pas été perdus pour tout le monde. Ils se sont alors regroupés dans des locaux à proximité de l'immeuble de la Municipalité, et ont continué notamment à gérer l'état-civil. Peu de temps après, ils se sont officiellement installés à l'école Saint-Sava, restée à disposition des Serbes, et ont été embauchés dans le CCK, Coordination Center for Kosovo, organisme gouvernemental dirigé par Nebosja Covic, chargé de venir en aide à la communauté serbe du Kosovo, ce qui est tout à fait légitime étant donné l'état d'abandon et de discrimination dont souffre cette communauté, ainsi que la souveraineté de l'Etat de Serbie-Montenegro sur cette province. Ils ont été rejoints en 2003 par une deuxième vague de départs, volontaires cette fois-là, de sept employés qui travaillaient notamment auprès du LCIO, le bureau chargé des communautés. C'était au moment du départ du contingent russe, officiellement pour des raisons économiques, et celui de Sergueï Chevchenko, en charge du LCIO à Kosovo Polje. Tous diplômés, ils ne supportaient plus d'être utilisés à des tâches subalternes parce qu'ils n'étaient pas suffisamment dociles et s'intéressaient trop à la situation de la communauté serbe. Accusés de constituer une "structure parallèle" par June Ward, représentante de l'Unmik à la Municipalité, qui conserve la direction des affaires judiciaires et des minorités, tous ces employés n'ont pu retrouver leurs bureaux détruits dans l'incendie de l'école Saint-Sava. Les émeutiers se sont montrés là des agents efficaces de la remise en ordre administrative. Regroupés dans une maison privée d'Ugljare, ils n'en continuent pas moins d'assurer leurs tâches: L'état-civil, la distribution d'aides destinées aux enfants et les documents d'identité. Nous avons pu vérifier la fréquentation de leurs locaux par les Albanais, venus chercher là les passeports yougoslaves qui leur permettront de voyager à l'étranger, contrairement aux documents délivrés par l'Unmik. 
           
L'école Saint-Sava a été remise en activité pour les élèves serbes: tous les niveaux, du primaire à la formation post-bac (médicale), se partagent des locaux trop étroits. L'école, comme d'ailleurs toutes les institutions administratives de Kosovo Polje et du Kosovo, reste propriété de la Serbie, mais certains à la Municipalité feraient bien de cette dernière école restée aux Serbes une "école multiehnique". Profitant de la situation après le 17 mars, elle s'est cependant déjà appropriée les deux autres écoles de Kosovo Polje où ont lieu des enseignements strictement en albanais et où viendraient des élèves de Pristina. L'université de Pristina est d'ailleurs interdite aux étudiants serbes, dont certains viennent passer des examens en catimini le soir, grâce à la bienveillance de certains enseignants albanais. Seuls quelques bosniaques, de langue serbo-croate, sont admis à suivre les enseignements, mais en albanais. 

          La reconstruction du Centre de Santé (Dom Zdrava), est en passe d'être achevée, juste devant l'hôpital qui lui, reste rasé. Et une polémique surgit également à propos de sa réouverture, montrant le travail de sape entrepris par la Municipalité contre les "institutions parallèles", complétant ainsi le sale boulot des émeutiers. Albert French, adjoint de June Ward, aurait déclaré que le "Centre de Santé n'était pas multiethnique". Ce qui est faux.  Selon Dragan Velic, élu de Gracanica qui connaît bien le secteur, si les médecins, les aides-soignants et le personnel administratif étaient serbes, tous les malades pouvaient venir s'y faire soigner. Ce qui n'est pas vrai des établissements devenus strictement albanais après 99, où les Serbes ne sont pas en confiance, y compris sur le plan professionnel pour le personnel formé après 99. Rappelons que les médecins et les infirmières serbes ont été chassés de tous les établissements de soin du Kosovo en 99 et n'ont pu continuer à exercer qu'à Kosovo Polje et Mitrovica. L'hôpital de Kosovo Polje servait aux soins de toute la population serbe du centre et du sud du Kosovo, venant notamment de l'importante enclave de Stripce, et si des établissements ont été construits entre-temps, une petite clinique chirurgicale, Simonida, et une maternité à Gracanica ainsi qu'un petit hôpital pour les maladies internes à Lapje Selo, qui heureusement n'ont pas été des cibles des émeutiers le 17 mars 2004, ils ne suffisent pas à couvrir tous les besoins. La Municipalité, chargée de la réembauche du personnel, a d'ailleurs pris la décision de ne faire un appel à candidature qu'aux seuls postulants serbes. Selon le porte-parole de Skender Zogaï, président de la Municipalité, "Il y a un nombre important de candidatures et nous allons bientôt annoncer celles qui ont été retenues". "La plupart des postulants sont intéressés à travailler dans la perspective d'une bonne intégration", ajoute-t-il d'un air entendu. Nous lui demandons alors si le personnel qui exerçait avant le 17 mars a un droit de priorité: "Les candidats sont tous placés au même niveau, nous n'avons pas à interférer", nous répond-il avec un sourire qui en dit long. Car il s'agit bien d'une mainmise de fait de la Municipalité sur cette institution de la communauté serbe, et de l'éviction camouflée, sous prétexte de respect d'une réglementation égalitaire, du personnel déjà chassé dans les conditions de violence que nous avons vues. Et la parachevant.  
             Quant à la poste, elle reste un amas de ruines calcinées, les travaux de reconstruction n'ont toujours pas été entrepris. Là encore les Albanais ont profité du 17 mars pour s'approprier cette institution qui passerait maintenant sous gestion des PTK (Postes et Télécommunications du Kosovo), ils en étaient pourtant également les bénéficiaires. Cette poste continuant à appartenir au réseau postal yougoslave, notamment pour le téléphone et les mandats, les Albanais l'utilisaient en effet pour les relations internationales et les vieux pour toucher leur pension de Serbie. Ils continuent d'ailleurs à le faire à Ugljare où elle a été transférée.
             Cette polémique sur les institutions parallèles, qui recoupe d'ailleurs celle sur l'absence de volonté des Serbes du Kosovo de s'intégrer dans les nouvelles institutions de la province, en recouvre une autre, plus essentielle, sur l'absence de sécurité des Serbes et la discrimination dont ils sont l'objet, ainsi que celles des autres communautés non-albanaises du Kosovo. Bexhet Shalah, Directeur exécutif du "Council for the Defence of Human Rights and Freedom", affilié à la Ligue Internationale des Droits de l'Homme, minore les problèmes rencontrés par les Serbes et les autres communautés au Kosovo. Au cours de l'interview qu'il m'a accordée à Pristina le 28 juin, il a déclaré qu'à peine une trentaine de maisons auraient été détruites selon lui à Kosovo Polje au cours des émeutes du 17 mars, alors que le chiffre officiel est de 110 maisons et 3 institutions? Il est vrai que Rugova, pourtant prix Sakharov attribué en 1998 par le parlement européen, semble avoir lui aussi limité sa défense des Droits de l'Homme à sa seule communauté alors que son statut l'inviterait à une pratique plus générale. Lorsque je lui parle de l'absence des droits élémentaires pour les Serbes, et notamment celle de circuler dans les transports publics, ou pour les habitants de Gracanica la possibilité tout simplement de venir faire leurs courses ou de boire un verre à Pristina, Shalah me rétorque que l'insécurité "est dans la tête des Serbes", et que "de toutes façons les Albanais vont vendre à Gracanica tout ce dont les Serbes ont besoin". Et toujours selon lui on voit même des Serbes sur les terrasses de café de Pristina où "ils parlent librement" (le serbo-croate). Je lui demande "Où ça?" : "En face de l'immeuble de l'Unmik". Inutile de préciser que l'enfilade de cafés en face de l'immeuble de l'Unmik à Pristina est essentiellement fréquentée par la clientèle des fonctionnaires qui travaillent pour la mission internationale, et jouit d'un statut privilégié. Plus tard, il finira par reconnaître que l'insécurité est générale au Kosovo et que lorsqu'ils visitent les familles serbes qui ont  eu à souffrir des émeutes de mars 2004 "ils évitent de le faire à la tombée de la nuit". 

Mais le problème est aussi à un autre niveau: selon Jean Guinard, pour Bruxelles et New-York les victimes sont les Albanais, et il est très difficile pour les internationaux aux prises avec la réalité sur place de faire remonter l'information sur la situation des Serbes et des autres communautés. On se heurte à une volonté politique. Les donateurs institutionnels internationaux, qui tiennent régulièrement une conférence annuelle, n'ont d'abord destiné leurs crédits qu'à la seule communauté albanaise. Même s'il en impute la responsabilité aux Serbes eux-mêmes qui "suivent les directives de Belgrade", lui aussi finit par reconnaître que la discrimination est un réel problème et rend le quotidien des Serbes insupportable. Comme le bilinguisme par exemple," il faut se battre avec les Albanais pour qu'ils le respectent", ou l'obligation d'embauche dans les municipalités d'un pourcentage de fonctionnaires serbes (18%), que les Albanais "ne respectent pas toujours". Selon Dragan Velic, une démarche administrative effectuée par un Serbe dans une administration tenue par les Albanais, où il n'y a généralement pas de formulaire en serbo-croate, si elle n'aboutit jamais, peut aller jusqu'à coûter la vie en cas d'insistance.

          La polémique sur les institutions parallèles repose également sur un non-dit de taille: le changement d'appartenance nationale qu'on imposerait aux communautés serbes et aux autres communautés non-albanaises au cas où les négociations sur le statut, attendues depuis le début de la gestion de la province par la mission internationale, ressentie par certains comme une occupation pour le compte des Albanais puisqu'elle fait suite au retrait de l'armée yougoslave devant les troupes de l'Otan en juin 99, aboutit, comme beaucoup le craignent, à une indépendance de fait de la province. Ce serait, pour une population qui a déjà résisté à bien des occupations étrangères, dont les Albanais ont au demeurant toujours été les zélés collaborateurs, cesser d'appartenir à la communauté ethnique, culturelle et politique de la Serbie. Et c'est sans aucun doute ce qui se trouve à la clé de l'attitude des Serbes envers la mission internationale: dans l'incertitude sur le statut final, ils refusent de cautionner des institutions provisoires du Kosovo qui non seulement les discriminent mais risquent, en cas d'indépendance, de les couper du lien avec l'Etat serbe et à les condamner ainsi, sans aucune protection, à une cohabitation dirigée majoritairement par les Albanais, dont l'histoire nous dit, et notamment récemment, qu'elle a toujours été conflictuelle et violente. 

Le mauvais procès qui leur est fait de ne pas prendre une part active au processus, ne prend donc pas en compte leur situation et les raisons qui les ont incités à boycotter massivement les élections d'octobre 2004, vote qui jusqu'à présent a été ignoré par les acteurs locaux et internationaux quant il n'a pas mis sur le compte d'une "manipulation de Belgrade et de l'église orthodoxe". Il est inadmissible que cette communauté, chez elle au Kosovo, continue à vivre dans les conditions d'absence de droits humains élémentaires qui est la sienne, ce que Petersen commence à reconnaître lorsque, essayant d'expliquer les raisons du "ralentissement dans la réalisation des standards" dénoncé par Solana lors de son séjour au Kosovo le 20 juillet, il parle de "progrès à faire dans les domaines du retour des réfugiés, de la liberté de circulation et de la décentralisation" tout en proposant un mauvais remède: une plus grande délégation de pouvoir aux institutions provisoires du Kosovo (UN News du 20 07 05). Il est inadmissible que les reconstructions de ce qui a été détruit en mars 2004 soient dans l'état que nous avons pu constater, il est inadmissible également que les autorités locales aussi bien qu'internationales aient profité de la situation pour s'accaparer des institutions qui sont des propriétés légales de l'Etat serbe et pour procéder à un licenciement camouflé des employés serbes de ces institutions. Il est inadmissible enfin que toute la lumière n'ait pas été faite publiquement sur les responsabilités des émeutes de mars 2004. Ce qui permet tous les bruits, y compris depuis la publication du dernier rapport de l'ICG, de la responsabilité d'agents albanais entraînés par les services serbes dans les émeutes du 17 mars et la montée de la tension dans la province depuis la première vague d'attentats début 2005. 

          La situation de blocage actuelle est donc essentiellement due à l'incapacité des fonctionnaires occidentaux à comprendre la réalité plurielle des Balkans et à leur volonté d'imposer à toute force des schémas centralisateurs au profit de la seule communauté albanaise. Elle oblige donc à un dialogue de la mission internationale et des institutions provisoires du Kosovo d'une part avec les représentants de la communauté serbe du Kosovo qui doivent être reconnus comme des interlocuteurs à part entière dans les municipalités comme à Pristina, que ce soit le Centre de Coordination pour le Kosovo ou le Conseil National Serbe pour le Kosovo, outre les élus des différents partis, mais également d'autre part avec l'Etat serbe. Pour au moins deux raisons, outre qu'elle constitue l'un des huit standards : en premier lieu pour commencer les négociations sur la propriété industrielle et sur la propriété foncière et immobilière, préalables au retour massif des réfugiés et au redémarrage de l'économie, qui sont les seuls moyens du dépassement des conflits, et ensuite pour concevoir la mise en place d'une véritable décentralisation négociée entre les intéressés locaux et les garants internationaux, à commencer par l'Etat serbe. Il serait en effet incompréhensible que le dernier Etat de la région à  guarantir sur son sol le multiethnisme traditionnel des Balkans, à distinguer du "multiethnisme Potemkine" que les occidentaux prétendent mettre en place au Kosovo actuellement,  un Etat qui a entrepris les réformes démocratiques qui le conforment aux critères européens et qui a respecté toutes ses obligations internationales suite au conflit de 99, comme le précise Alexandar Mitic dans une contribution à la réflexion sur le futur statut du Kosovo (KiM-Info Newsletter 21-07-05), ne soit pas considéré comme partenaire à part entière, sinon le premier intéressé, à cette négociation.  
        L'Etat serbe possède en effet l'essentiel des équipements industriels du Kosovo ainsi que les spécialistes qui conviennent à leur redémarrage et à l'amélioration de l'exploitation de ceux déjà remis en activité, notamment la centrale électrique d'Obilic, qui en a un besoin urgent. L'Etat  serbe et les particuliers possèdent en outre jusqu'à 65% des terres du Kosovo, et la question de la propriété foncière et immobilière est centrale pour résoudre les conflits intercommunautaires. Enfin une véritable décentralisation, prenant en compte la réalité existante et les structures d'autonomie locales mises en place par les Serbes dans les municipalités où ils sont majoritaires, en conformité avec la résolution 1244 du Conseil de Sécurité de l'ONU qui fait de nombreuses références à la nécessaire mise en place de structures d'auto-administration démocratiques dans un Kosovo jouissant d'une autonomie substantielle au sein de la République Fédérale de Yougoslavie, et respectant les droits des communautés minoritaires dans les municipalités mixtes, est le seul moyen de parvenir à une réalisation des fameux standards. Une décentralisation souple, tenant compte des réalités du terrain, enclenchant une dynamique de collaboration interethnique et garantie par la communauté internationale, à commencer par l'Etat serbe, dans la perspective d'une intégration de la région à l'Europe, plutôt qu'une décentralisation à dynamique de partition, qui serait la conséquence d'une partition du Kosovo de l'Etat de Serbie-Montenegro.  Une décentralisation qui se donne enfin les moyens de lutter efficacement contre le crime organisé et les lois ethniques des clans albanais. Car, comme l'a déclaré Vuk Draskovic, ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Serbie-Montenegro, dans son allocution au monastère de Gracanica, à l'occasion des fêtes du Vidovdan, le 27 juin 2005, "il vaut mieux une solution européenne pour les Balkans qu'une balkanisation de l'Europe" (Jedinstvo, Pristina, 27 juin 2005). 

                                                                                        Frédéric Saillot, 31 juillet 2005.