Sous menace de drones ukrainiens, la mini-parade du 9 mai à Moscou aurait-elle anoncé la fin du régime Poutine ou du moins que “l’affaire touche à sa fin” concernant sa guerre en Ukraine, comme il l’a déclaré le soir même lors d’une conférence de presse (1) ? Le fait est que dans son discours sur la place Rouge il s’est contenté de déclarer que “les hauts faits d’armes de la génération des vainqueurs inspirent aujourd’hui les combattants qui mènent l’opération spéciale. Ils font face à une force agressive armée et soutenue par l’ensemble du bloc de l’OTAN” (2). Reléguant ainsi dans le sous-entendu l’un des buts de guerre qu’il avait initialement affiché : la “dénazification” de l’Ukraine. Le soir il a d’ailleurs conclu par “nous avons toujours fondé nos relations avec l’Europe sur les principes du respect mutuel et de la prise en compte des intérêts de chacun. Il ne s’agit pas de vaines paroles diplomatiques”. Et s’il a formulé une menace quant au tournant européen de l’Arménie, l’ultimatum envoyés par Lavrov à la veille du déclenchement de la guerre, qui avait ignoré l’Europe en tant que telle, exigeant que l’OTAN se retirât sur ses positions antérieures à 1997, semble lui aussi oublié (3). Réduite au piétinement et même au recul sur le front ukrainien, au prix de lourdes pertes, détruite dans ses infrastructures pétrolières par des drones et des missiles ukrainiens en capacité de frapper de l’Arctique à l’Oural, la Fédération de Russie pourra-t-elle en effet tenir encore longtemps sur la voie de perdition dans laquelle il l’a conduite ? Un livre paru récemment, “Sooutchastniki” (“Les Complices”) (4), d’Alexandra Prokopenko, nous permet de comprendre comment tout un pays, à commencer par ses “élites”, a été engagé dans la folle aventure décidée par lui seul.
Car comme elle le montre, Poutine est l’unique responsable du déclenchement d’une guerre, qui avant cela paraissait invraisemblable aux principaux acteurs de “l’élite russe”, dont elle annonce la mort dès le premier chapitre. Et elle date ce qu’elle nomme “le jour du commencement de la fin des élites” du 21 février, trois jours donc avant l’invasion qui au petit matin du 24 février a surpris tout le monde. Ce jour-là Poutine réunissait un conseil de sécurité élargi, prétendument transmis en direct à la télévision, afin de recueillir l’avis des participants quant aux décisions qu’il convenait de prendre face à l’impasse dans laquelle se trouvait la réalisation des accords de Minsk. Les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk venaient de demander leur reconnaissance à la Fédération de Russie et la Douma venait de voter une résolution invitant le président les reconnaître. L’heure était grave, car chacun savait ce que cette reconnaissance, violant l’intégrité d’un Etat souverain, pouvait entraîner en termes de sanctions et d’aggravation du conflit armé commencé en 2014. Les visages étaient graves, tendus, inquiets, voire pour certains apeurés. Lavrov fut d’abord invité à dresser le bilan des relations avec Washington et Bruxelles, suite aux ultimatums de décembre. Il fit état de légers progrès dans les discussions avec les Américains, qui selon lui devaient être poursuivies pour ensuite, ce qui ne manque pas de sel, évoquer une prochaine rencontre avec Blinken, le secrétaire d’Etat de Biden, le 24 février à Genève. C’est à dire le jour même de l’invasion de l’Ukraine par les forces russes, dont trois jours avant ce poids lourd de la politique russe n’était donc pas informé.
Poutine le relance alors sur la politique d’élargissement de l’OTAN concernant l’Ukraine, où aucun progrès n’a été constaté, ce dont convient Lavrov, dispensé cependant de donner son avis sur la demande de reconnaissance des républiques autoproclamées. Dmitri Kozak, chargé du suivi des accords de Minsk au sein de l’administration présidentielle est alors invité à prendre la parole. Né en Ukraine et “conseiller expérimenté de longue date de Poutine, dans ses rêves les plus terribles il ne pouvait imaginer le déclenchement d’une guerre” souligne Prokopenko. Tremblant et bafouillant, il commence par dresser un bilan négatif de la situation économique dans le Donbass, dont selon lui ni l’Occident ni l’Ukraine ne se préoccupent. Prospère avant le conflit débuté en 2014, elle périclite à cause de la politique de passeportisation décidée par Poutine en 2019, une annexion déguisée, qui a fait partir en masse les travailleurs sur le marché du travail russe. Vertement repris par Poutine qui le scrute d’un regard saurien, il en vient aux accords de Minsk qui depuis 2015 n’ont pas eu le moindre début de réalisation, Kiev refusant de discuter avec les républiques sécessionnistes et criant à l’ingérence quand la Russie s’en mêle. Remercié par Poutine, il demande timidement s’il peut “maintenant ou plus tard répondre” à ce qu’il nomme “la question de savoir s’il faut annexer ou non le Donbass, ce que nous allons en faire, comment nous allons l’utiliser dans les négociations, par ce que c’est un très sérieux problème”. Parfaitement au courant de la situation sur le terrain, il a probablement deviné où Poutine voulait en venir, et les conséquences que cela allait entraîner, lequel l’écarte d’un ironique “et alors ?”, puis, un temps désarçonné, conclut d’un “contentons nous de vos remarques” sur l’état des négociations pour lesquelles “il n’y a aucune perspective d’avancement”.
La question posée par Kozak qui, opposé à la guerre, finira par donner sa démission en septembre 2025 (7), explique l’épisode largement rapporté par la presse occidentale, de l’humiliation de Narychkine par Poutine. Quand vient son tour, le directeur du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie commence par dénoncer la “fameuse thèse des plans d’invasion de l’Ukraine fomentée par le Département d’Etat”, nouvel indice de l’ignorance des cercles dirigeants russes sur les véritables intentions de Poutine. Il dit alors partager la proposition de Patrouchev, pourtant un faucon du régime, reprenant celle de Lavrov, de donner aux “partenaires occidentaux une dernière chance” pour convaincre Kiev de réaliser les accords de Minsk, sinon, “dans le cas contraire nous devrons prendre la décision dont nous parlons aujourd’hui”. Poutine le reprend alors sur un ton moqueur : “‘Dans le cas contraire’ : vous proposez de reprendre les négociations ?” “Non” s’empresse de répondre Narychkine, cherchant ses mots, “… ou de reconnaître maintenant la souveraineté des républiques ?” poursuit Poutine, “Je soutiendrai…”, articule péniblement Narychkine, à nouveau coupé par Poutine d’un “Parlez franchement !”. “Je soutiendrai la proposition de reconnaissance…”, reprends difficilement Narychkine, à nouveau interrompu comme un petit écolier par son maître : “‘Je soutiendrai’ ou ‘je soutiens’ la proposition ? Parlez franchement !” s’agace Poutine. Elève docile Narychkine corrige : “Je soutiens la proposition…”, à nouveau interrompu : “Dites simplement oui ou non !”, intime le maître, “C’est ce que je dis : je soutiens la proposition d’intégration des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk à la Fédération de Russie”, ânonne Narychkine, déclenchant une nouvelle moquerie de Poutine : “Nous ne parlons pas de ça, nous parlons de la reconnaissance ou non de leur indépendance !”, “Oui, je soutiens la proposition de la reconnaissance de leur indépendance”, récite enfin Narychkine, soumis, invité à retourner s’asseoir.
Après ce cassage de gueule en direct, il ne restait plus aux membres du Conseil de sécurité que de se plier à la décision déjà prise par l’autocrate. “La réunion était nécessaire pour lui donner l’apparence d’une décision collective, souligne Prokopenko. Par leur présence ils légitimaient la décision de reconnaissance de l’indépendance et de l’envoi de l’armée à la demande des dirigeants des territoires, donnant l’illusion de l’unanimité”. C’est ce qui selon elle a signé “la mort de l’élite” : “cette réunion et les événements qui ont suivi sont devenus comme le point de départ d’une ‘dé-élitisation’, d’une transformation de l’élite en service”. C’est d’ailleurs par l’allocution de Poutine à la télévision le 24 février à 6 heures du matin que “les plus hauts dirigeants de l’administration et des entreprises publiques ont appris que la guerre avait commencé”, ce dont ils furent “choqués et dévastés”. Prokopenko, sociologue et économiste, correpondante au Kremlin et à la Banque centrale, maintenant en exil, a conservé des liens avec ses contacts de l’époque, dont elle cite certains, en italiques, sous couvert d’anonymat. Ainsi selon l’un d’eux “des milliers de gens ont construit pendant de nombreuses années ce qui apporte des avantages aux gens, des profits, des emplois et l’espoir d’un avenir technologique, et voilà que Poutine en seulement quelques mois détruit tout de fond en comble”.
Quelques heures après l’entrée en guerre, Poutine fit cependant appeler quelques dizaines des principaux chefs d’entreprise à une rencontre au Kremlin : “la crème de la crème du business industriel et technologique”, avec lequel un accord fut passé : “le business devait faire preuve de patriotisme et de loyalisme, en contrepartie de quoi il serait soutenu par le budget et la réglementation”. Dans la partie ouverte à la presse, Poutine répéta ce qu’il avait dit le matin à la télévision : “ce qui est arrivé est une mesure nécessaire : on ne nous ont pas donné l’occasion d’agir autrement”. Ce qu’un “dirigeant d’une grande entreprise” commente ainsi : “il nous avait déjà raconté ça lors de l’annexion de la Crimée, quand l’Ouest a introduit les sanctions en 2014. Il nous a rencontré cinq fois, écoutant notre point de vue sur les problèmes rencontrés, mais à chaque fois il a répété qu’on ne lui avait pas laissé le choix d’agir autrement et autres conneries de ce genre”.
Dès le 25 février la coalition des pays occidentaux déclara des sanctions contre la Russie et frappa à la caisse : 300 milliards de dollars de réserves se trouvèrent gelés par l’interdiction faite à la Banque centrale d’effectuer des opérations en euros et en dollars. Quatre jours après le déclenchement de la guerre, Poutine rencontra le bloc économique du gouvernement et la direction de la Banque centrale. Elvira Nabioullina, la présidente de la Banque centrale s’y rendit en robe noire. Les invités ne portaient pas de masques et n’avaient pas été soumis à une quarantaine, ce qui indiquait le caractère improvisé de la rencontre, face aux “sanctions sans précédent introduites contre l’économie russe”. Assis à l’extrémité d’une table de dix mètres, tandis que Poutine se tenait à l’autre bout, il n’y eut “aucune réflexion, aucune discussion, aucune émotion”, rapporte Prokopenko : “il fit alors clairement entendre à ceux qui il n’y a pas si longtemps constituaient l’élite russe que désormais ils étaient désormais les exécutants de sa volonté”. A l’issue de la réunion, “les premières directives furent de garantir la variété des produits commerciaux et littéralement de ne pas permettre aux Russes de ressentir que le Kremlin avait rompu les relations avec la moitié du monde”.
Prokopenko rappelle alors les étapes de la mainmise par Poutine sur l’administration et l’économie russe après son arrivée au pouvoir en 2000. En 2004, violant la décision du tribunal constitutionnel, il mit fin à l’élection directe des gouverneurs. Au même moment, avec l’affaire Ioukos, déclenchée fin 2003 par l’arrestation de son dirigeant Khodorkovski, il fit entendre aux oligarques les nouvelles règles du jeu : “vous ne vous mêlez pas de politique, nous ne touchons pas à vos affaires”. Mais l’accaparement des actifs de Ioukos par la compagnie gouvernementale Rosneft, dirigée par un proche de Poutine, Igor Setchine, “signala le rôle croissant de l’Etat dans l’économie”. Nombre d’affaires suivirent, comme celle déclenchée contre Vladimir Goussinski, propriétaire de NTV et de Gazprom-média, qui furent autant de “signaux que les procureurs, soutenus par le Kremlin, étaient prêts à revoir les accords de privatisation et à confisquer les avoirs des nouveaux propriétaires”. Ainsi “le Kremlin montra qu’à ses yeux la principale qualité des entrepreneurs n’était pas l’efficacité mais la loyauté politique et personnelle”, tandis que les “structures de force : FSB, MVD et procureurs, voyaient leur rôle s’accroître”.
Mais le rôle clé dans la mise en place du poutinisme, selon l’autrice, fut celui des “libéraux du régime”. Héritiers des libéraux des années 90, Koudrine, Oulioukaïev, Gref et alii “échangèrent leurs opinions politiques contre la possibilité de réformes”, aidant ainsi Poutine à moderniser l’économie jusqu’en 2008, ce qui lui permit de traverser la première grande crise financière. “L’adaptation à l’économie de marché à laquelle ils oeuvrèrent, permit au Kremlin de faire face aux crises suivantes, et jeta les fondements durables de la ‘forteresse Russie’ qui ne céda pas à la pression des sanctions en 2022”. Mais lorsqu’il revint au pouvoir en 2012, après la parenthèse Medvedev, “Poutine annula la plupart de leurs réalisations dans la politique et l’économie”. Après les grandes manifestations de 2011 et 2012, il entreprit “une dépolitisation du système de pouvoir et décida de s’appuyer sur les technocrates, ce qui conduisit à un renouvellement de la composition de l’élite”. Les nouveaux jeunes professionnels de l’administration présidentielle, de l’appareil gouvernemental et des ministères étaient “instruits, intelligents, parlaient couramment les langues, connaissaient les nouvelles méthodes de direction et travaillaient en continu sur les décisions importantes pour l’économie”. Après le déclenchement de la guerre, “ils adoptèrent les nouvelles règles du jeu et continuèrent à travailler, seuls quelques-uns démissionnèrent et quittèrent le pays”.
L’entrée en guerre fut un véritable choc pour le pays : les retraits bancaires dépassèrent les 23 milliards de dollars et “selon des pronostics fuités dans la presse, avec une baisse de PIB de 8 à 14%, on était à la veille d’un effondrement de l’économie”. La Banque centrale et le gouvernement réagirent aussitôt en combinant l’interdiction des retraits, celle de la sortie du pays des devises pour les Russes et les non-résidents, l’obligation faite aux exportateurs de vendre 80% des recettes en devises et la fermeture des bourses. Ajouté à cela la hausse immédiate du taux directeur fut “un seau d’eau froide, qui stoppa la ruée vers les banques. A la suite de la Banque centrale les banques commerciales augmentèrent les taux des dépôts : il devint plus profitable de laisser l’argent dans les banques avec un pourcentage plutôt que de le cacher sous son matelas”. L’envers de la médaille fut la limitation des mouvements de capitaux : selon Prokopenko “pratiquement la Banque centrale et le ministère des finances plongèrent l’économie dans un coma artificiel”. Des quatre crises que la Fédération de Russie connut ces 15 dernières années, deux furent le fait des actions du président, non contrôlé par les institutions clés que sont la Douma et le gouvernement. Dans ces conditions il revint aux libéraux de “maintenir une stabilité qui, au lieu de la croissance, laissa la Russie solidement enfermée dans le piège d’une stabilisation à court terme, perdant la chance d’un rénovation institutionnelle”.
Les espoirs d’une guerre courte après quoi tout reviendrait dans l’ordre bientôt s’évanouirent, ce qui, ajouté à l’accumulation des sanctions, provoqua un relatif “effet drapeau” parmi les élites. Selon Prokopenko, les révélations des exactions à Boutcha début avril 2022 provoqua leur scission entre “faucons-jusqu’auboutistes” et “colombes pacifiques”. Ce fut l’occasion pour Poutine de davantage “serrer la vis” en instaurant le délit de “diffusion de fausses nouvelles” à propos des révélations sur le crimes de Boutcha. Déjà le mois précédent, il avait mis en garde bureaucrates et chefs d’entreprises : “ils (les pays occidentaux) vont tenter de miser sur la 5ème colonne, sur les nationaux-traîtres, sur ceux qui gagnent de l’argent ici mais vivent là-bas”, leur intimant “sans équivoque de se déterminer”. Les montres smart qu’on voyait à leurs poignets disparurent : “ils les retiraient avant toute rencontre, craignant une filature ou une écoute de la part des services spéciaux”. Car “une majorité écrasante d’entre eux se prononçait contre la guerre, mais ils n’en parlaient que lorsqu’il y avait du bruit, là où une écoute ne pouvait les surprendre”. Avant 2022, l’on pensait que les assassinats ne concernaient que les opposants politiques, mais après survinrent “une série de morts étranges de hauts responsables du secteur énergétique”, qui “déclencha une véritable paranoïa dans la ‘noblesse’ (je souligne)” – ainsi Prokopenko nomme l’élite telle qu’elle est devenue.
Elle cite un témoignage anonyme selon lequel certains hauts fonctionnaires – Gref, Koudrine, Nabioullina – ont tenté de convaincre Poutine d’arrêter la guerre, “mais papy n’a rien voulu savoir”. “Quelles que soient les allusions aux difficultés économiques, il coupait son interlocuteur et se mettait à vanter la haute mission de la Russie et la résilience du peuple russe dans l’histoire”. Si bien que “l’élite fut soumise à une aberration : la cause de la crise, c’est à dire la guerre, était passée sous silence”. Les responsables économiques durent donc “entreprendre des mesures anti-crises, sans délibérer sur les causes de l’apparition de la crise”. Leurs efforts réussirent cependant à atténuer les effets négatifs des premiers mois de la guerre : le cours du rouble retrouva son niveau de 2015, “à cause de la chute brutale des importations, du contrôle des mouvements de capitaux et de l’augmentation des prix du pétrole et du gaz”. La Banque centrale commença donc “progressivement baisser son taux directeur de 20 à 9,5%, s’efforçant de favoriser le crédit et l’activité économique”. Mais ce renforcement du rouble ne satisfaisait ni les exportateurs ni les bureaucrates, “pour qui la volatilité de la monnaie était le signe d’une économie profondément atteinte”. Michoustine convoqua alors une “session gouvernementale stratégique sur ‘la souveraineté économique'”, au cours de laquelle “les membres du gouvernement se sont demandé s’il y avait une chance pour l’économie russe de se moderniser ou si elle allait se dégrader et se transformer en station service de la Chine”. Prokopenko fait d’ailleurs remarquer qu’au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le “Davos russe”, à l’été 2022 les vedettes ne furent pas Macron ou Xi Jinping comme les années précédentes, mais le dirigeant de la république populaire de Donetsk et un représentant des Talibans. Ce qui n’empêcha pas Poutine “de débiter un chapelet d’invectives à l’adresse de l’Occident, d’y ajouter une pincée de menaces et de s’empresser de déclarer que l’effondrement de l’économie n’avait pas réussi et que les sanctions étaient inefficaces”.
Les nombreuses crises auxquelles l'”équipe de Poutine” dut faire face les 25 dernières années, “avaient formé dans les couches dirigeantes le sentiment d’une menace extérieure” observe Prokopenko. “L’opposition permanente à ce danger a soudé la bureaucratie et l’a poussée à prendre des décisions urgentes et efficaces, même si elles allaient contre les règlements établis et les normes du service de l’Etat”. Cela concerne par exemple le versement d’aides à des entreprises d’Etat par décision orale du président au ministre concerné. Ainsi s’est formée “au sein de la bureaucratie une société réunie par un secret commun, accessible seulement à un petit nombre, une fraternité secrète, qui défend ses valeurs contre les autres”. Ce qui a des conséquences sur le fonctionnement de l’économie : “par exemple, le gouvernement a interdit la publication de toutes les données du commerce extérieur tant avec le monde qu’à l’intérieur de l’Union économique eurasiatique, celles sur la production de pétrole et de gaz, et a ensuite autorisé le business à ne pas publier l’essentiel des informations d’entreprises”. Cela conduit au “remplacement des évaluations indépendantes par des évaluations internes à l’appareil d’Etat qui sont de moins en moins crédibles. Les bureaucrates peuvent en effet avoir des raisons d’enjoliver la réalité. Il en résulte un vacuum informationnel compensé par une représentation altérée, qui ne peut qu’augmenter les risques du management”. L’intégration des nouvelles recrues à la société “de ceux qui décident”, se fait au prix de l’abandon de la morale commune, qui demande parfois des années avant d’être irréversible. Avec la guerre “se libérer du service de l’Etat est devenu dangereux” : “dès le mois de mars (2022) coururent des bruits selon lesquels tous ceux qui démissionnaient seraient considérés comme des traîtres. Et ‘la vie d’un traître n’est pas longue’ confie un témoin anonyme”.
En septembre eut lieu une mobilisation réalisée dans des conditions catastrophiques, qui causa le départ sans retour de 650 000 jeunes hautement qualifiés. Le chef de l’Administration présidentielle “Kirienko et ses collaborateurs reprirent alors le nouveau narratif : ce n’est plus une opération spéciale en Ukraine, mais la lutte finale avec l’ensemble du monde occidental”, pour le “triomphe de la civilisation russe”, “telle que la voit Poutine” précise un témoin anonyme. Ce que cela signifiait concrètement n’était pas clair : “les rêves poutiniens d’un Camelot (8) géopolitique paraissaient complètement abstraits et conduisaient à penser que “le boss lui-même ignore les conséquences de ce dans quoi il s’est fourré”. L’annexion des quatre oblasts de l’Est, partiellement occupés, a entraîné des dépenses non prévues au budget. “Bien que les technocrates n’éprouvassent aucun enthousiasme à cette adjonction de nouveaux territoires”, elle a été financée par les revenus pétroliers sur ordre de Poutine. Cependant le Kremlin “ne pouvait ni convaincre d’une quelconque victoire ni répondre aux questions importantes : la mobilisation était elle terminée ? Quels étaient les plans sur le front ?” C’est alors que la rhétorique sur l’utilisation de l’arme atomique vit le jour, qui déclencha la peur dans la société russe : “je comprends que pour papy, nous sommes tous des martyrs avec un billet pour le paradis, alors qu’ils vont tout simplement crever (9), mais ça donne l’impression d’une vértable folie”, confie un témoin anonyme.
Les hauts fonctionnaires se mirent alors à porter le kaki et à rendre visite aux territoires occupés. “Michoustine qui jusque-là ne prononçait même pas l’expression ‘opération spéciale’, dirigea un conseil de coordination pour le ravitaillement des forces armées”, et toujours plus d’entreprises du secteur civil furent affectées aux besoins du front, sans que cela changeât d’ailleurs quoi que ce soit. Si bien que “le critère d’efficacité du modèle économique fin 2022 n’était pas la croissance du PIB ou les indices d’investissements et d’innovations, mais la capacité de l’économie à tenir un siège prolongé dans une situation d’autarcie”. Cependant “les prix élevés du pétrole permirent de gagner un paquet d’argent pour 2023”. Dans ce contexte, Poutine entreprit la réalisation d’un changement radical de la propriété industrielle dont le businessman Deripaska qui, le 2 avril 2022, se permit d’écrire à propos de la guerre, qu’il “fallait dès maintenant arrêter cette folie”, fut le premier à faire les frais, se voyant confisquer des biens par une justice aux ordres. La Banque de développement de la Fédération de Russie, la “banque de Poutine” qui y a dirigé le conseil de surveillance, laquelle distribue les crédits aux entrepreneurs “à des taux nuls, voire négatifs”, lui réclama le remboursement d’un prêt de plusieurs milliards. Les facilités accordées ont en effet leur contrepartie : “envoyer les employés à des meetings, garantir des résultats ‘corrects’ aux élections locales et nationales, etc”.
Au début de l’année 2023, Poutine rencontra le procureur général Krasnov, auquel il demanda d’oeuvrer au retour des actifs qui se trouvaient à l’étranger. Après cette rencontre, avec “sa bénédiction”, les structures de force se mirent alors à vérifier la légalité des privatisations des années 90 : “dans les conditions d’une limitation des capacités budgétaires consacrées à la guerre, les actifs pouvaient devenir un excellent moyen de payer la loyauté et les dettes”. C’est ainsi que le neveu de Kadyrov devint directeur général des usines du consortium français Danone nationalisé par décret de Poutine. En mars 2023 le journal The Bell dénombra 41 businessmen qui chacun avait acquis des actifs dont la valeur avant guerre était d’au moins un milliard de dollars, alors que le revenu total des ex-compagnie occidentales avait été de 32 milliards de dollars en 2021. “Des entrepreneurs de seconde catégorie devinrent à cette occasion d’authentiques ‘Nouveaux Russes’. Leur permettant d’acquérir des actifs à prix cassés, le Kremlin a ainsi formé une armée de soutiens actifs influents, dont la prospérité future dépend de la poursuite de l’affrontement entre la Russie et l’Occident”. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2000, Poutine avait garanti aux businessmen que les actifs reçus au moment de la privatisation et les transactions qui suivirent resteraient entre leurs mains. Avec le déclenchement de la guerre, qui dévalua fortement les actifs et gela ceux qui se trouvaient à l’étranger, il leur donna un avertissement : “Les chefs d’entreprises russes responsables sont de vrais citoyens de la Russie, ils agissent dans son intérêt, ne cachent pas leurs actifs off shore et ne tombent pas dans la dépendance de pouvoirs étrangers”. Prokopenko résume ainsi le nouveau pacte de Poutine “les actifs demeurent aux propriétaires, mais les propriétaires demeurent fidèles au régime. Et en cas de grogne, on envoie le FSB”. Les confiscations d’actifs allèrent alors bon train, confiés à une “nouvelle élite” redevable au régime : les “héros de l’opération spéciale”, les généraux du FSB, les enfants des gouverneurs etc
Dans ce contexte, le Kremlin put facilement installer son narratif selon lequel “l’économie russe s’était non seulement adaptée aux sanctions avec succès, mais elle obtenait des résultats remarquables alors que l’Occident lui décline”. Si bien que “même des gens relativement raisonnables commencèrent peu à peu à croire à cette nouvelle réalité artificiellement fabriquée et à la capacité du leader national de changer les lois de la nature et de l’économie pour atteindre n’importe quel résultat”, observe Prokopenko. Car “pour se protéger des sanctions, le pouvoir cessa de publier tout une série d’informations : sur le commerce extérieur, sur l’extraction et l’exportation du pétrole, sur la situation financière des banques et des entreprises, etc.”, ce qui “créa une réalité synthétique, laquelle devint finalement un véritable moyen de contrôle”. Selon elle, “formellement l’économie russe maintient jusqu’à présent une stabilité macro-économique : le déficit du budget n’est pas énorme, l’inflation est contenue, bien qu’à un montant à deux chiffres, les revenus en devises entrent. Mais cela cache un équilibre fragile entre une dégradation technologique et la nécessité d’une adaptation par des combines frauduleuses et les subsides de l’Etat”. Si bien que “le prix du retour à une logique normale de marché sera d’autant plus élevé que ce cours sera suivi plus longtemps”. Et elle pose la question : “une telle normalisation sera-t-elle vraiment possible sans une profonde transformation (‘perestroïka’) de l’ensemble du modèle ?”. Car “la réalité synthétique peut donner des avantages à court terme, mais elle détruit les possibilités d’une croissance équilibrée et stable”. Et selon elle “le piège s’est ainsi refermé”.
Elle cite alors une note de l’agence Reuters de janvier 2025, selon laquelle, en référence à cinq sources anonymes, “Poutine était toujours plus inquiet de la situation de l’économie russe” (11). “Pour quelles raisons ? se demande-t-elle. Depuis le début le début de l’offensive elle s’est maintenue grâce une combinaison unique de facteurs : des revenus records grâce aux ressources en hydrocarbures, une structure de marché, un système bancaire sain, le tout combiné à une stricte verticale du pouvoir et l’absence de nécessité de rendre des comptes devant la société. Ce qui offrit à Poutine de se vanter de bons chiffres de croissance – 4% du PIB en 2023 et 2024 – et de masquer les problèmes budgétaires croissants”. En effet, “au cours des années de guerre furent versés dans l’économie 20 trillons de roubles (236,5 milliards d’euros) supplémentaires rien que du budget. Combiné à l’insuffisance des capacités de production et du déficit en cadres, cela conduit à une surcharge de l’économie et à une augmentation des prix à deux chiffres. Pour lutter contre l’inflation, la Banque centrale a relevé le taux directeur à 21%, déterminant la valeur de la monnaie dans l’économie”. En conséquence “la tension entre les chefs d’entreprise – ceux qui ne reçoivent pas de subsides -, certains bureaucrates et la présidente de la Banque centrale Nabioullina n’a fait qu’augmenter”. Cependant, remarque-t-elle, “en dépit de cela, la situation économique restait relativement stable. D’où donc venait cette panique du Kremlin ?” La réponse, au moment où elle termine son livre, est dans l’élection de Trump, qui pousse à un règlement négocié de la guerre en Ukraine. Souhaitant ajuster les relations internationales sur le business, il a suscité l’espoir chez toute une partie de l’élite russe de faire revenir Poutine à la raison, d’où les sources de Reuters. Selon l’un des témoignages anonymes recueillis par Prokopenko “la logique était assez simple : ‘nous-mêmes nous ne pouvons pas l’influencer, mais nous savons que toi tu peux, si bien que nous allons t’influencer, notre cher Donald, et toi tu pourras à ton tour l’influencer”.
En conclusion de son étude sur “l’évolution de la couche dirigeante russe”, Prokopenko rappelle qu’elle provient des pratiques soviétiques. Le pouvoir soviétique a en effet créé “un système de gouvernement unique en exigeant des exécutants qu’ils accomplissent le plan tout en élaborant consciemment un plan irréalisable”. Ainsi “le système obligea les gens à trouver des solutions de contournement – trouver des ententes, échanger des services, créer des liens informels. Surgirent alors le piston et les liens personnels sans quoi rien n’est possible”. Et ce système n’a pas disparu avec la chute de l’URSS – il a muté et s’est adapté aux nouvelles conditions, constituant une part de l’ADN de la bureaucratie russe”. D’où “la formation d’un système de communication informel opaque, qui détermine l’essence de la prise des décisions en Russie, dont le principal adepte est Poutine lui-même, qui peut distribuer des milliards hors de toute procédure budgétaire, même si elle transgresse la législation”. Et selon elle, “la principale illusion de la période post-soviétique fut qu’en Russie s’établirait peu à peu un Etat rationnel”. Ce qui eut lieu en partie et lui permit de résister aux sanctions, mais “la poursuite de la guerre, l’isolation consécutive aux sanctions, la pression croissante de la part de Poutine et des partisans de l’isolationnisme, ainsi que la peur face aux structures de force, ont rendu factice le système de prise de décisions russe, fondé sur la nécessité à court terme, un arbitraire institutionnel et un processus de prise de décisions complètement opaque”. En conséquence “les représentants de la classe dirigeante ne sentent pas leur responsabilité concernant la catastrophe vers laquelle le poutinisme a conduit le pays”.
Si bien que l’on peut se demander, au terme de la lecture de son livre, si comme l’affirme Prokopenko “après le départ de Poutine le système sera confronté à un déficit critique de capacité d’action – à une incapacité d’agir sans ordre venu d’en haut”. Ce qui selon elle “réduit a minima les perspectives de démocratisation dans de telles conditions. Non pas parce qu’il n’y a pas de demande de changement dans la société, mais parce que à l’intérieur même de la ‘noblesse’ (je souligne) ne se trouvent pas d’hommes capables de formuler et de conduire ces changements”. Le terme ‘noblesse’ utilisé par l’auteure, peu usité dans la langue russe contemporaine, pourrait d’ailleurs rappeler la situation des descendants des compagnons des rois, réduits à une caste de parasites ghettoïsés à Versailles par la verticale du pouvoir de l’époque, avant d’être massacrés par la révolution.
Frédéric Saillot, le 18 mai 2026
(1) http://kremlin.ru/events/president/news/79718
(2) http://kremlin.ru/events/president/news/79708
(3) Voir mon article : https://www.eurasiexpress.fr/lultimatum-de-poutine-a-lotan-a-t-il-fait-long-feu/
(4) Alexandra Prokopenko, Соучастники, Почему российская элита выбрала войну (Les Complices, Pourquoi l’élite russes a-t-elle choisi la guerre), StaightForward Foundation, 2025.
Version anglaise : “From Sovereigns to Servants, How the War Against Ukraine Reshaped Russia’s Elite”, Hurst, 2026.
(5) Réunion du Conseil de sécurité élargi du 21 février 2022 : http://kremlin.ru/events/president/news/67825
(6) https://meduza.io/feature/2022/02/21/pohozhe-vneocherednoe-zasedanie-sovbeza-o-priznanii-dnr-i-lnr-nam-pokazali-v-zapisi-hotya-uveryali-chto-eto-pryamoy-efir
(7) https://meduza.io/feature/2025/12/24/dmitriy-kozak-posle-svoey-otstavki-prevratilsya-v-glavnogo-liberala-v-okruzhenii-putina-vo-vsyakom-sluchae-tak-predstavlyaetsya-v-publikatsiyah-smi-i-rossiyskih-i-zapadnyh
(8) Château légendaire du roi Arthur, où fut instaurée la table ronde.
(9) Citation du discours de Poutine au Forum Valdaï en octobre 2018.
(10) https://en.thebell.io/the-new-russians-who-is-buying-up-the-assets-of-western-companies-leaving-russia/
(11) https://www.reuters.com/world/europe/putin-growing-concerned-by-russias-economy-trump-mulls-more-sanctions-2025-01-23/
