Lorsqu’il déclenche ce qu’il appelle une “Opération militaire spéciale” contre l’Ukraine le 24 février 2022, Poutine s’imagine faire tomber “le régime nazi des narcomanes de Kiev” en trois jours et renverser l’ordre international en dressant la “majorité mondiale” du “Sud-global” contre l'”Ouest-collectif” minoritaire et décadent. Quatre ans après que son “opération spéciale” a tourné au fiasco et que sa pitoyable guerre marque le pas à 80 km de Donetsk au prix de centaines de milliers de morts russes, “l’opération spéciale” menée avec succès par Trump à Caracas signe peut-être, par ses implications stratégiques, la défaite annoncée du régime poutiniste et des régimes totalitaires alliés castriste, iranien etc.
Le kidnapping réussi du tyran vénézuélien Maduro et de son égérie, préparé avec soin depuis des mois, sanctionne en effet l’insuffisance de l’armement russe dont étaient dotées les forces vénézuéliennes, montre l’évidente supériorité des capacités américaines dans une opération du même type que l’équipée poutinienne sur Kiev, qu’elle achève de ridiculiser, et rebat les cartes des rapports de force au plan international. En effet, l’intervention américaine au Venezuela, et ses conséquences sur les régimes cubain et colombien, ne se limite pas à rétablir sa domination sur le pré-carré de “l’hémisphère occidental” (Amériques du Nord, Central et du Sud) selon la doctrine Monroe devenue “doctrine Donroe” [Don(ald-Mon)roe], elle en expulse les positions prises par la Chine, la Fédération de Russie et l’Iran. Le Venezuela possède les plus importantes réserves en pétrole de la planète, que la Chine s’apprêtait à exploiter et à exporter via les positions prises sur le canal de Panama, que Trump a déclaré vouloir récupérer au début de son mandat. Cette industrie est dans un état de grande vétusté et nécessite de forts investissement à long terme étant donnée aussi la qualité d’une matière première demandant un traitement particulier. Ce sont désormais les compagnies américaines qui s’en chargeront avec des conséquences à terme sur les prix du pétrole, qui resserrera la corde autour du cou de Poutine.
On s’est beaucoup interrogé sur la relation Trump-Poutine. Il y a incontestablement une proximité idéologique entre les deux personnages. Poutine aurait favorisé la première élection de Trump en 2017, que le Goebbels russe désormais bien connu des médias occidentaux, Vladmir Soloviev, qualifiait alors plaisamment de “polkovnik Trump” (colonel Trump, grade du FSB), et la “bromance” entamée à l’occasion des négociations sur le conflit en Ukraine n’a fait que le confirmer. Cependant la relation identificatoire semble actuellement virer à la rivalité et au conflit, comme dans une crise adolescente. En témoigne la façon dont Trump a souligné la réussite de son “opération spéciale” au cours de sa conférence de presse le lendemain, qu’il a achevée en déclarant : ” Je ne suis pas ravi ce que fait Poutine actuellement. Il tue beaucoup de gens. (…) Je veux être clair : au cours du dernier mois 30 000 soldats ont été tués […], des personnes sont tuées à Kiev de façon vicieuse. Cette guerre est un bain de sang auquel nous voulons mettre fin”. Autrement dit Poutine doit accepter un cessez-le-feu durable, garanti par les forces de la Coalition des volontaires mise en place à Paris le 6 janvier, à laquelle se sont joints les Etats-Unis.
D’autre part, il est peu question de la dimension stratégique des ambitions de Trump sur le Groenland, alors que le principal motif du déploiement des bases US sur ce territoire jouxtant l’Amérique du Nord, serait de raccourcir la trajectoire des vecteurs lancés sur la Russie ou d’intercepter plus tôt ceux qu’elle lancerait sur les Etats-Unis (1). Parmi les conséquences immédiates du raid sur Caracas, la flotte fantôme russe, sous sanction américaine, qui y est stationnée à cause du blocus américain toujours maintenu, tente de gagner le large dans l’Atlantique pour gagner Mourmansk, suivie par des garde-côtes US. La Fédération de Russie vient de dépêcher un sous-marin et des navires de guerre pour escorter l’un de ses navires fantôme, revenu sous pavillon russe (2). On a là une situation qui préfigure peut-être un affrontement direct.
On entend souvent dire que par sa décision d’envahir un Etat souverain, Poutine a violé le droit international et que par son kidnapping d’un chef d’Etat Trump lui a donné le coup de grâce. C’est en fait ignorer que ce droit international a été violé aussitôt que promulgué, et à de nombreuses reprises, précisément par ceux qui en avaient été les promoteurs. En témoigne l’abandon de la Pologne et des Etats d’Europe centrale à Staline à Yalta en 1945, qui violait les termes de la Charte Atlantique de 1941 définissant les buts de guerre des démocraties. Puis, après le relatif équilibre bipolaire des forces au cours de la guerre froide, le viol de la Charte de l’ONU en Yougoslavie lorsque les Etats-Unis s’en sont déclarés vainqueurs, puis les interventions néo-conservatrices en Irak et ailleurs. Le fait est que cet ordre est caduc et que de même que la SDN et l’ONU, tentant à chaque fois d’instaurer un droit international multilatéral, ont été créées après des conflits planétaires, il est à craindre que la nécessaire redéfinition d’un nouvel ordre international ne le soit qu’après un conflit généralisé. Un conflit différent des précédents qui opposaient les démocraties à des Etats impériaux ou totalitaires. Un conflit entre puissances prédatrices cherchant chacune à devenir le nouvel hegemon.
Et contrairement à ce qu’il rêvait, ce ne sera pas la Fédération de Russie de Poutine. Outre l’Amérique latine, observons les positions qu’il perd depuis son entrée en guerre en Ukraine : la Suède et la Finlande sont entrées dans l’OTAN, Assad a été renversé, le port de Tartous qui permettait la logistique sur l’Afrique est fermé, les régimes africains pro-Moscou sont menacés par le djihadisme que seuls les forces françaises, évincées au profit des “Wagnerovtsy” devenus “Afrika Korps”, savaient combattre, enfin le régime iranien, qui apporte une aide militaire importante à la Fédération de Russie, est en passe d’être renversé. Sale temps pour le “Sud-Global” et leurs chefs de file russe et chinois ! Un temps gros de réactions brutales sur Taïwan et sur l’Ukraine.
Observons pour finir ce qui se passe dans les Balkans. Le parti de l’ethno-nationaliste Albin Kurti, militant pour une Grande-Albanie, vient de remporter les secondes élections législatives cette année, et pousse toujours plus avant un programme d’armement du Kosovo par la Turquie et l’Allemagne. Récemment ont été passés des accords de défense entre la Croatie, l’Albanie et le Kosovo, ainsi qu’entre la Slovénie et la Croatie. Ce qui a conduit le président serbe Vucic à déclarer qu’une alliance militaire régionale venait d’être formée contre la Serbie. Constatant que la loi internationale n’existait plus, il a donc décidé de doubler les capacités de défense des forces serbes. Il n’est pas clair pour l’heure de savoir quelle sera la politique américaine dans les Balkans. Observons que la KSF, l’embryon d’armée albanaise du Kosovo, qui a pris la succession de l’UCK, illégale aux termes de la résolution 1244 et aux yeux de Belgrade, est en voie d’intégration dans l’OTAN, qui stationne toujours au Kosovo. L’industrie pétrolière serbe, détenue majoritairement pas Gazprom, est sous sanction américaine, ce qui peut entraîner un désastre pour l’économie serbe s’il n’est pas trouvé un repreneur. Ron Blagojevic, américano-serbe un temps pressenti pour être le nouvel ambassadeur US à Belgrade (3), vient cependant de faire retour en Republika Srpska à l’occasion de la Noël orthodoxe. Il a dénoncé la dictature du Haut représentant Christian Schmidt et déclaré que les Etats-Unis soutiendraient la suppression du Bureau du Haut-Représentant en Bosnie-Herzégovine (4). Dans ce contexte, l’incapacité de l’Union européenne à faire avancer le “dialogue” entre Belgrade et Pristina et à réprimer les agissements de Kurti, comme elle avait été jadis incapable, à ses débuts, de résoudre la crise yougoslave et, actuellement, de faire face à la Fédération de Russie en Ukraine, en fait une organisation obsolète dans le contexte actuel. Ses responsables doivent donc en prendre acte et l’orienter dans le sens de l’affirmation d’une puissance européenne fondée sur sa civilisation plutôt que sur son marché.
Frédéric Saillot, le 7 janvier 2026
(1) Voir la photo illustrant l’article, empruntée à la chronique de Iourii Fedorov sur Pliouchtchev Kanal le 7 janvier : https://www.youtube.com/watch?v=mimRNhgzgx4
(2) https://www.currenttime.tv/a/rossiya-podlodka-tanker/33641987.html
(3) Voir mon article : https://www.eurasiexpress.fr/le-ghetto-serbe-du-kosovo/
(4) https://x.com/saarcevic2901/status/2008293786166739022
