“Trente ans après les accords de Dayton”, interview de Frédéric Saillot au Figaro le 14 décembre 2025

“Trente ans après les accords de Dayton, la situation reste instable tant en Bosnie-Herzégovine qu’au Kosovo”, interview de Frédéric Saillot au Figaro le 14 décembre 2025

ENTRETIEN – Le 14 décembre 1995, les accords de Dayton mettaient fin aux conflits en Bosnie-Herzégovine. Dans son livre La fin de la Yougoslavie, Frédéric Saillot postule que l’interventionnisme américain a favorisé la mise en place de la politique «revanchiste» russe.

Par Elea Cauvin pour Le Figaro, le 14 décembre 2025

Frédéric Saillot, qui a longtemps sillonné les pays de l’ex-Yougoslavie, a collaboré au site Balkans Infos, et dirige aujourd’hui Eurasiexpress. Il publie “La fin de la Yougoslavie” (L’Artilleur).

LE FIGARO. – Les accords de Dayton, signés le 14 décembre 1995 à Paris, ont officiellement mis fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine. Trente ans plus tard, comment a évolué la situation en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo ? Et quelle a été est la portée de ces accords ?
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Frédéric SAILLOT. – Ces accords ont mis fin au conflit armé et défini la constitution de Bosnie-Herzégovine, État fédéral réunissant la fédération de Bosnie-et-Herzégovine (croato-musulmane) et la Republika Srpska, possédant déjà chacune leur propre constitution. Ils institutionnalisent donc la répartition ethnique des communautés qui étaient entrées en conflit en 1992. Trente ans après, la Bosnie-Herzégovine reste sous tutelle internationale. Les accords sont supervisés par un haut représentant nommé par le Conseil de sécurité de l’ONU, dont les pouvoirs ont été élargis par un Conseil de mise en œuvre de la paix (PIC) à Bonn en 1997. Ce qui a dernièrement entraîné un conflit entre le haut représentant Christian Schmidt et le président de la Republika Srpska Milorad Dodik, sur la propriété des terres de l’entité serbe. Dodik a été condamné par la Cour de justice de Bosnie-Herzégovine et des présidentielles anticipées ont été convoquées le 23 novembre dernier, remportées par Sinisa Karan, un proche de Dodik. La légitimité de Schmidt est contestée par la Republika Srpska, car il a été nommé par le PIC, formé après les accords de Dayton où il n’est pas mentionné, et non par le Conseil de sécurité de l’ONU comme stipulé par ces accords.
Au Kosovo, la résolution 1244 de l’ONU reste en vigueur, qui reconnaît la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Serbie. Une mission internationale (MINUK) était chargée de créer des institutions permettant l’ « autonomie substantielle » du Kosovo, transférées progressivement à Pristina, tandis que l’OTAN (KFOR), assure toujours la sécurité. En 2008, le parlement du Kosovo a déclaré unilatéralement son indépendance. L’Union européenne, chargée du dialogue entre Belgrade et Pristina en vue de l’intégration, échoue cependant à faire appliquer les accords de Bruxelles de 2013, qui prévoient la création d’une Association des municipalités à majorité serbe du Kosovo contre une représentativité internationale de Pristina. Leur réalisation est entravée par la politique ultra-nationaliste du premier ministre sortant Albin Kurti, partisan de la Grande Albanie. Trente ans après Dayton, la situation reste donc instable aussi bien en Bosnie-Herzégovine qu’au Kosovo.

LF. – La guerre au Kosovo était le premier conflit de l’ère post-soviétique. Peut-on y trouver des clés de lecture pour comprendre la guerre en Ukraine aujourd’hui ?

FS. – La guerre du Kosovo faisait suite à celle de Bosnie, où les États-Unis de Clinton ont pris le relais de l’Union européenne et relativisé le rôle de l’ONU au profit de l’OTAN, imposant le règlement de Dayton. Le diplomate Richard Holbrooke a joué un rôle essentiel dans cette politique, que l’on retrouve dans l’évolution du conflit au Kosovo. J’évoque dans mon livre les relations avec la Russie post-soviétique pour le règlement du conflit en Bosnie, à mon avis une occasion manquée. Le diplomate russe Andreï Kozyrev, ministre des Affaires étrangères de Boris Eltsine, a analysé dans l’essai The Firebird (2016) le rôle qu’a joué la crise yougoslave dans le conflit politique interne en Russie entre libéraux d’une part et nationalistes et communistes d’autre part.
Les Occidentaux, et notamment l’administration Clinton, n’ont pas saisi l’occasion offerte alors pour trouver un règlement plus pacifique à cette crise, favorisant l’émergence de ce que Kozyrev qualifie de cours « néo-soviet » en Russie. C’est là le point de départ d’une politique revanchiste conduite progressivement par Evgueni Primakov puis par Vladimir Poutine, qui mène au conflit actuel. Le retrait de l’OTAN à ses positions antérieures aux élargissements de 1999 est l’un des buts de guerre affichés par la Fédération de Russie dans le projet de traité de décembre 2021.

LF. – Quelles étaient les intentions stratégiques des États-Unis dans les guerres de Yougoslavie, et comment ces intentions éclairent-elles leur position actuelle face à la Russie ?

FS. – Les États-Unis sont intervenus progressivement dans les Balkans. L’administration Bush père, engagée dans la guerre d’Irak, a laissé la Communauté économique européenne gérer la crise. Lors de sa campagne électorale de 1992, Bill Clinton a contesté la politique de Bush, mais si les Américains incitaient les Musulmans à refuser le plan de paix européen puis celui de la Conférence internationale ONU-UE, ils n’avaient pas encore de politique de rechange.
C’est sous l’impulsion d’Holbrooke qu’une politique interventionniste s’est mise en place à partir de 1993. Elle a conduit à l’affirmation du leadership américain en Europe, alors que les Européens s’avéraient incapables de gérer une crise se déroulant sur leur continent. Cette politique a évolué vers toujours plus d’unilatéralisme américain, avec Clinton II et Bush fils I et II, conduisant à un élargissement de l’OTAN contesté par la Fédération de Russie de Poutine. La nouvelle stratégie de sécurité de l’administration Trump de novembre 2025 semble vouloir opérer un renversement de cette politique.

LF. – Vous soulignez le rôle des puissances islamiques dans le conflit en Yougoslavie. Cette région a-t-elle constitué un laboratoire pour l’implantation des réseaux djihadistes en Europe ?

FS. – L’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie ont joué un rôle important dans l’aide militaire et diplomatique à la Bosnie. Le président Alija Izetbegovic a republié en 1990 une Déclaration islamique où il déclare incompatibles la charia et le droit européen. Les « minorités non musulmanes » loyales, bénéficient selon lui de la « protection » au sein d’un « État islamique » tandis que les « minorités musulmanes » sont loyales au sein d’une « communauté non-islamique » si elles bénéficient de la liberté d’exercer leur religion, « l’ordre islamique ne pouvant être instauré que quand les musulmans sont majoritaires ».
Cette stratégie politique inspirée des Frères musulmans s’est doublée d’une participation des djihadistes étrangers à la guerre en Bosnie, dans la brigade « El-Moudjahid » de l’armée bosno-musulmane. Ils ont été au nombre de 5000 environs, dispersés ensuite dans différents réseaux terroristes internationaux. Leur expulsion a été décidée à Dayton, mais les réseaux terroristes, notamment iraniens, ont continué à être actifs clandestinement en Bosnie, via les ONG musulmanes.