La marche de Prigojine sur Moscou ouvre une brèche dans le système Poutine

Les 23 et 24 juin, dirigé par son commandant opérationnel Dmitri Outkine, néonazi notoire et ancien officier des forces spéciales du GRU (renseignement militaire russe), le groupe “Wagner” entreprend une marche sur Moscou. En 24 heures, muni de chars, de blindés d’assaut et de moyens anti-aériens, près de 5000 hommes aguerris ont franchi 800 km avant de se replier en bon ordre une fois parvenus à 200 km de la capitale, un accord ayant été obtenu, dont le contenu reste secret. Ces événements surprenants laissent pour l’heure les commentateurs se perdre en conjectures. Certes le ton montait depuis mai dans les diatribes adressées par Prigojine aux chefs de l’armée régulière, avant qu’il ne s’en prenne à Poutine lui-même, le “pépé au bunker”. Cependant la prise de contrôle du centre opérationnel de Rostov au petit matin du 23 juin – dont dépendent toutes les opérations militaires en Ukraine et dans le sud-Russie -, d’où Choïgou et Guerassimov se seraient enfuis, laissant leurs seconds Evkourov et Elisséïev parlementer avec Prigojine sous la garde de ses miliciens, le tout enregistré sur vidéo, ainsi que la prise de contrôle des villes “millionnaires” de Rostov et de Voronège, ont révélé à la face du monde la vulnérabilité de la Fédération de Russie. Un groupe factieux pouvait ainsi la pénétrer “comme dans du beurre”, ses défenses étant réduites à six hélicoptères d’attaque et un avion de reconnaissance, vite descendus. Le refus d’aviateurs de répondre à l’ordre d’assaut contre Wagner, très populaire dans l’armée, est d’ailleurs symptomatique. Tandis que son président, se répandant en menaces au matin du 24, avant d’amnistier le soir même des factieux pourtant passibles de la loi, foulant aux pieds l’ordre constitutionnel dont il serait garant, révélait son affaiblissement et exhibait la nature du système mis en place depuis 23 ans qu’il a été installé au pouvoir.

Rappelons que la milice privée Wagner a été créée en 2014 par les forces spéciales russes et a été financée par le Kremlin afin d’intervenir clandestinement pour son compte en Ukraine, dans le Donbass et en Crimée. Dirigée par Outkine elle a été placée sous la responsabilité de Prigojine, ancien repris de justice et connaissance de longue date de Poutine. A la différence des comparses de “la coopérative du lac”, Prigojine ne fait cependant pas partie de la nomenklatura poutinienne. Par la suite le groupe Wagner a réalisé des actions en sous main en Syrie, en Libye et surtout en Centre-Afrique, au Mali et au Soudan, où il s’est considérablement enrichi par le pillage de ressources naturelles – or, diamants, pétrole – aux termes de contrats passés avec les autorités locales, devenant une sorte d’Etat dans l’Etat. Fin 2022, après une dernière victoire à Sieverodonetsk et Lyssytchansk, qui leur donne le contrôle de la quasi-totalité de l’oblast de Lougansk, les forces russes piétinent. Après la déculottée de Kiev en février 2022, suivies de celle de Kharkov en avril et de Kherson en novembre, elles semblent même sur le point de se défaire. C’est alors que Wagner prend Soledar en janvier 2023, puis entreprend la bataille Bakhmout, villes clés de l’oblast de Donetsk, que l’armée russe n’occupe encore qu’à moitié depuis 2014. Enrôlant en masse des détenus amnistiés pour cela par Poutine, Prigojine les envoie au contact où ils se font descendre en masse, révélant ainsi les positions ukrainiennes bientôt à court de munitions, et prises sous le feu ennemi. Il se targue alors, non sans raison, sa milice ayant atteint le pic de 50 000 combattants, d’être le défenseur de la Russie, et commence à s’en prendre aux chefs de l’armée, incompétents et surtout corrompus. Une corruption systémique, comme dans le reste de l'”Etat” poutinien, préjudiciable à l’armement, à la logistique et à l’encadrement.

Selon la chronologie établie par Venediktov, ex-patron d’Echo de Moscou (1), en janvier 2023 Wagner est au faîte de sa puissance. Le 11 janvier, le général Guerassimov est nommé commandant du “groupe conjoint des troupes” en Ukraine. La milice Wagner “se mit alors à recevoir la même quantité de munitions que toutes les autres unités. Si bien que l’unité d’assaut, qui utilise la tactique de la puissance feu, voit ses capacités de combat diminuées d’autant, essuyant de lourdes pertes”. En février et mars, alors que la bataille de Bakhmout faisait rage, Prigojine se plaint de l’insuffisance de la livraison de munitions et se met à critiquer le commandement militaire et la conduite de l'”opération spéciale”, menaçant de repartir en Afrique, tandis que sa cote de popularité atteint 4 %. Le 5 mai il enregistre une vidéo diffusée en mondiovision : devant un monceau de cadavres il injurie Choïgou et Guerassimov et menace à nouveau de quitter Bakhmout. Le 20 mai la ville est prise, au prix de 20 000 morts, notamment parmi les repris de justice, et Wagner se replie à l’arrière pour repos. Le 4 juin, Prigojine accuse le ministère de la Défense d’avoir fait miner le trajet de replis des Wagner, pris sous le feu d’une unité russe, comme l’avoue son commandant fait prisonnier. C’est alors que le 10 juin, Choïgou prend la décision de faire signer un contrat subordonnant toutes les milices au ministère de la Défense.

Le noeud coulant passé autour du cou de Prigojine se resserre ainsi davantage. Il a commis l’erreur de s’émanciper de son statut de laquais et s’en est même pris à son maître dans la vidéo diffusée elle aussi en mondiovision le 9 mai (2), jour de la célébration de la Victoire, où il accuse le ministère de la Défense, qu’il nomme le “ministère des Intrigues”, d’avoir écarté Sourovikine, remplacé par Guerassimov au commandement de l'”opération spéciale”, qui lui donnait tout ce dont il avait besoin en munitions, tanks et aviation, ce qui lui aurait permis de déjà prendre Sloviansk et Kramatorsk, alors qu’il était à la peine dans Bakhmout. Il accuse également les commandants de l’armée de donner des ordres criminels à leurs soldats, en droit de les refuser. Les commandants de Wagner décident de ne pas signer le contrat : “cela signifierait, selon les mots utilisés par Prigojine, la perte des capacités de combat de Wagner. Mais en fait, son pouvoir sur la milice et les ressources qu’il en tire”, commente Venediktov. C’est alors que dans une nouvelle vidéo, diffusée le 23 juin à 10 heures du matin, Prigojine décide de dévoiler l’arrière plan de l’opération en Ukraine. Il revient sur le coup d’Etat de Kiev en 2014, et l’intervention russe qui s’en est suivie dans le Donbass, stoppée “alors que l’armée (russe) n’était pas sûre de pouvoir aller plus loin”. Les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, que se partagent l’administration présidentielle – nommément Sourkov puis Kozak -, le FSB et les oligarques, furent alors soumises au pillage et à la corruption, tandis qu’unités russes et ukrainiennes, de part et d’autre de la ligne de contact, “échangeaient des tirs pendant 8 ans, de différentes intensités”.

C’est alors qu’il assène : “le 24 février, il ne se passait rien de plus. Aujourd’hui le ministère de la Défense se propose de tromper l’opinion, de tromper le président et de raconter des histoires au sujet d’une agression insensée de la part de l’Ukraine, qui, ensemble avec le bloc de l’OTAN, se préparait à nous attaquer. C’est sur de tels motifs que l”opération spéciale’ du 24 février a commencé”. Venediktov observe cependant que pendant huit ans l’Ukraine a accumulé des armements livrés par les Occidentaux. Prigojine en vient ensuite à dénoncer l’état de l’armée, et ce depuis le ministère Serdioukov, son manque d’armement moderne, de sorte qu’elle n’était absolument pas en capacité d’entreprendre une opération à grande échelle. Selon lui, en Syrie, c’est d’ailleurs Wagner qui a fourni l’essentiel de l’effort sur le terrain, ce qui n’a donné à l’armée aucune expérience du combat, pour quoi des généraux ont pourtant été décorés “héros de la Fédération de Russie”, qui se contentaient de faire un aller-retour Moscou-Hmeimim dans des avions munis de confortables salons. C’est donc en l’absence d’armement, de préparation au combat et de commandement effectif que l’armée a affronté le 24 février 2022.Quant aux bases sur lesquelles a été entreprise l'”opération spéciale”, “la belle histoire de la démilitarisation et de la dénazification de l’Ukraine”, on aurait pu y croire si en trois jours le régime avait été changé, mais Zelenski est resté président et il convient désormais de s’entendre avec lui. “Au lieu de cela, maintenant nous tuons des Russes génétiques dans l’Est de l’Ukraine” et les soldats russes meurent sans cesse plus nombreux à cause de l’entêtement de ceux qui sont confortablement installés dans leurs bureaux.

Si bien que la guerre en Ukraine n’a selon lui aucunement été déclenchée pour défendre les gens du Donbass, “ni pour démilitariser ou dénazifier l’Ukraine, mais dans l’intérêt d’un seul homme, Choïgou, qui veut y gagner une étoile supplémentaire et le titre de maréchal, et dans l’intérêt du clan qui dirige actuellement la Russie. Ce clan oligarchique qui reçoit tout ce qu’il est possible et qui ne pense ni à la guerre ni au pays mais uniquement à ses propres intérêts, et souhaite s’accaparer des richesses de l’Ukraine”. Pour finir, il déclare que toutes les tentatives de soumettre Wagner ont échoué, répétant que le ministère de la Défense, qui s’imagine pouvoir gagner la guerre en l’absence de commandement et de succès militaire, trompe soigneusement le président en lui fournissant des comptes rendus qui n’ont aucun rapport avec la réalité. Par exemple à propos des soixante-dix chars Leopard qui auraient été détruits ou sur nombre de soldats ennemis tués. Un seul char détruit est pris en photo sous différents angles, afin de recevoir plusieurs fois les primes promises pour la destruction de chars occidentaux. En réalité, au moment où Prigojine enregistre sa vidéo, seuls deux Leopard l’ont été et quelques Bradley. Dans ces conditions, il prévoit que l’armée russe va être écrasée par l’armée ukrainienne, qui elle ménage ses soldats et son matériel, notamment dans les oblasts de Kherson et de Zaporijia, obligée de se replier “sur de meilleures positions”, comme auparavant à Kherson et Krasny Liman, et comme elle le faisait alors sur les flancs de Bakhmout. Et ce sera sans rémission.

Observons que cette violente diatribe s’en prend certes au “clan oligarchique” et mafieux au pouvoir, mais ménage Poutine, qui serait depuis le début de la guerre en Ukraine en 2014, trompé par le ministère de la Défense, le “ministère des Intrigues”, et particulièrement par Choïgou, cible de Prigojine. S’agit-il de ménager un compromis avec celui qui détient encore le pouvoir ? Et d’attribuer à Choïgou les mensonges sur lesquels reposent les théories développées par Poutine pour justifier son agression prédatrice de l’Ukraine ainsi déconstruites ? La réponse ne tarde pas : le soir même le camp des Wagner aurait été bombardé, déclenchant immédiatement ce que Prigojine a qualifié de “marche pour la justice”, à commencer par la prise de l’état-major de l’armée russe à Rostov sans coup férir, démontrant la compréhension, sinon la complicité, dont bénéficie Wagner dans de larges secteurs de l’armée. A dix heures du matin le lendemain 24 juin, alors que les Wagner sont déjà à Voronège, Poutine prend la parole à la télévision (3). La mine défaite, paraissant même affolé, il accorde toute son importance et sa gravité à ce qui est en train de se dérouler, qu’il qualifie de “rébellion armée”, de “coup de poignard dans le dos”, qu’il compare au coup d’Etat bolchévique de 1917, débouchant sur une guerre civile. C’est dire l’enjeu de la “rébellion” de Wagner. Indirectement Poutine se hisse ainsi dans la position de Nicolas II, et dans la perspective de son destin tragique.

Il utilise alors l’expression de “trahison de l’intérieur”, qu’il répète à plusieurs reprises, fil rouge de son discours, sans préciser qui sont les responsables de cette trahison. Rendant cependant hommage à Wagner et à ses commandants, il déclare “leur nom et leur gloire ont également été trahis par ceux qui tentent d’organiser une rébellion, poussant le pays vers l’anarchie et le fratricide”. Là est la raison de la panique qui semble s’être emparée de lui : la “rébellion” en question, qui restera le mot consacré par les médias russe à la marche des Wagner sur Moscou, serait en fait beaucoup plus large que limitée à la seule décision de Prigojine et aux complicités dont il bénéficie au sein de l’armée. Elle pourrait être étendue à tous ceux qui dans l’establishment poutinien sont mécontents de sa folle décision d’entrer en guerre contre l’Ukraine, et de la poursuivre en dépit de tout, au prix de l’aggravation des sanctions occidentales appliquées aux avoirs des oligarques, menaçant l’économie et l’avenir même du pays. Il promet alors à ceux qui se sont engagés “dans la voie de la trahison, en préparant une rébellion armée, un châtiment inévitable, répondant à la fois devant la loi et devant notre peuple”. Et pour contrer ce qui se présente comme un coup d’Etat en puissance, il ordonne à l’armée et autres organes de force de prendre toutes les mesures antiterroristes à Moscou et dans les régions, reconnaissant cependant qu’à Rostov “la situation reste difficile, le travail des autorités civiles et militaires est en fait bloqué”. Mais au lieu de diriger les opération sur place, l’avion présidentiel ne tarde pas à décoller vers une direction inconnue, désertant la capitale face à l’avancée des mutins.

Il semblerait que des tractations aient alors eu lieu tout au long de la journée, auxquelles auraient participé Loukachenko et le gouverneur de l’oblast de Toula, Alexeï Dioumine – ancien responsable du GRU et ex-ministre de la Défense – point ultime de l’avancée de la colonne Wagner. Le fait est que le soir même Prigojine déclare : “En 24 heures nous sommes parvenus à 200 kilomètres de Moscou. Nous n’avons versé aucune goutte du sang de nos combattants. Nous sommes actuellement à un moment où le sang pourrait couler. C’est pourquoi, comprenant toute la responsabilité qu’impliquerait de faire couler le sang russe, nous déployons nos colonnes afin de retourner à notre campement selon le plan” (4). Au même moment, les poursuites judiciaires annoncées par Poutine le matin même sont levées par une déclaration de son porte-parole. Un compromis semble avoir été trouvé, lequel ? Observons la récurrence de l’expression du sang versé dans la courte allocution de Prigojine. S’agissait-il de combats sur la ligne de défense de la rivière Oka ? Qui s’était cependant limitée à miner les ponts. Zolotov, chef de la Garde nationale, interviewé un peu plus tard, a révélé qu’en fait il n’y avait pas de forces armées à opposer aux Wagner ce jour-là en Fédération de Russie, l’essentiel étant mobilisé en Ukraine, raison pour laquelle il avait concentré ses troupes, peu expérimentées et légèrement armées, à Moscou même.

Deux jours après, le 26 juin, Poutine fait à nouveau une déclaration à la télévision, quelque peu incohérente et plutôt ridicule, pour tenter de refaire l’histoire à son avantage (5). Il accuse les responsables de la “rébellion armée” d’avoir non seulement trahi “leur pays et leur peuple”, mais d’avoir trahi aussi ceux qui l’avaient entreprise, et d’avoir voulu ainsi provoquer une guerre civile avec “les néonazis de Kiev et leurs patrons occidentaux”. Les Russes, du moins ceux qui ont été témoins de ces événements, ont dû se tenir les côtes lorsqu’il déclare : “je remercie tous nos militaires, les forces de l’ordre, les services spéciaux qui ont fait obstacle aux rebelles, sont restés fidèles à leur devoir, à leur serment et à leur peuple”. Puis après avoir rendu hommage aux soldats de Wagner “pour leur bravoure sur le champ de bataille”, il n’hésite pas à prétendre “c’est pourquoi, dès le tout début de ces événements, sur mes instructions directes, des mesures ont été prises afin d’éviter un bain de sang”. C’est ainsi qu’il masque l’inaction de ses forces, tout en s’attribuant le mérite d’avoir évité le bain de sang, dont Prigojine avait fait le principal motif de sa volte-face au moment où se déroulait l’événement. Se faisant, Poutine se met en situation de rival de celui qui avait été présenté comme son challenger. Et après avoir fait montre de mansuétude à l’égard de ceux des Wagner qui choisiraient de réintégrer les rangs de l’armée russe ou de se retirer en Biélorussie, il dit sa “reconnaissance au président biélorusse Alexandre Grigorievitch Loukachenko pour ses efforts et sa contribution au règlement pacifique de la situation”.

Tirant à son tour la couverture à soi, celui-ci expose longuement le lendemain à ses responsables civils et militaires la façon dont il a négocié tout au long de la journée entre Prigojine, Poutine et Bortnikov, le chef du FSB, et s’attribue à son tour d’avoir évité le bain de sang. Car à son avis, le Kremlin n’était défendu que par une dizaine de milliers de miliciens peu préparés face aux Wagner, “et alors c’en était fini”. Il ne révèle pas lui non plus le contenu de l’accord auquel ils seraient parvenus, si ce n’est le renoncement de Prigojine à ce qu’on lui livrât Choïgou et Guerassimov et l’autorisation donnée à Wagner de se retirer en Biélorussie, lui garantissant une entière sécurité (6). “Il a accepté toutes mes conditions” conclut-il se rengorgeant. Le paysan madré qu’est celui que l’on a surnommé “le führer des patates” n’est certes pas mécontent de renverser les rôles en ridiculisant Poutine, qui n’a de cesse de le réduire en vassal en annexant toujours plus la Biélorussie. L’on ne connaît cependant toujours pas les raisons pour lesquelles Prigojine a accepté de se retirer. L’on émet l’hypothèse que les soutiens sur lesquels il comptait n’ont pas sauté le pas, comme le général Sourovikine, qui s’est fendu d’une déclaration vidéo l’incitant à renoncer à poursuivre la mutinerie au petit matin du 24. Lequel serait aux fers à Lefortovo, en attendant que d’autres complicités tombent également. Mais le enjeux sont peut-être autres, et notamment économiques.

Prigojine est en effet à la tête d’un empire et rend des services inestimables au régime Poutine. La “fabrique des trolls”, qui a trafiqué les élections américaines de 2016, c’est lui, la politique d’influence de la Fédération de Russie, c’est lui, l’intervention camouflée de Poutine en Ukraine et en Afrique, c’est lui, enfin les cantines scolaires et celles de l’armée c’est lui aussi. Autant dire que dans la confrontation entre le Kremlin et Wagner il y a en jeu des intérêts économiques et géopolitiques puissants. Prigojine s’est il crû en mesure de rivaliser avec son maître ? L’on a évoqué récemment une possible candidature de Prigojine aux présidentielles de 2024, c’était là sans doute l’erreur à ne pas commettre. Le système Poutine ne peut en effet se reproduire qu’à la condition de n’avoir pas de rival sérieux. Dès qu’il s’en présente un, il est aussitôt éliminé, comme ce furent le cas de Khodorkovski et de Navalny. Pour l’heure Prigojine n’est pas mort, bien que ses entreprises lui soient retirées l’une après l’autre et que ses contrats soient rompus. Mais l’on ne sait pas qui va poursuivre l’action de Wagner en Afrique, essentielle à la politique internationale poutinienne, ni ce que les Wagner vont bien pouvoir faire en Biélorussie où ils ne vont certainement pas se tourner les pouces. Le 3 juillet Prigojine a donné de ses nouvelles dans un message audio en déclarant “aujourd’hui nous avons besoin comme jamais de votre aide. Je veux que vous compreniez que notre ‘Marche pour la justice’ visait à combattre les traîtres et à mobiliser notre société. Je pense que nous avons réussi à atteindre une bonne part. Je suis certain que bientôt vous allez voir notre prochaine victoire sur le front. Merci les gars !” (7).

Une déclaration plutôt absconse : de quel front s’agit-il ? Où Prigojine et ses combattants se trouvent-il ? Sa survie et leur impunité étaient-ils le prix de son renoncement ? Le fait est que les négociations semblent se poursuivre et qu’il est toujours en vie. Le dimanche 2 juillet, son chauffeur est allé récupérer les 10 milliards de roubles en espèce qui lui avaient été confisqué lors de la perquisition de son siège à Saint-Pétersbourg le jour de la marche, tandis qu’il se trouvait “à une réunion à Moscou” (8). A cela il y a peut-être une explication. Prigojine et Poutine sont de vieilles connaissances des années 90 à Saint-Pétersbourg, époque où Poutine côtoyait le milieu du crime organisé qui n’est pas non plus étranger à Prigojine. Il est possible que ce dernier ait sur le président russe des secrets compromettants bien gardés, des “kompromats” comme on dit en russe, qui lui assurent l’impunité. Le même jour paraissait d’ailleurs sur des sites qui le soutiennent, aussitôt interdits par la censure, une affiche électorale le présentant en candidat aux présidentielles de 2024, avec pour slogan de campagne : “Il faut tirer droit. Il faut travailler honnêtement” (9). Pour parer à cela, Poutine a eu dernièrement recours à une révélation : celle du financement de Wagner par l’Etat russe. Devant les représentants de l’armée réunis au Kremlin le 27 juin, il a déclaré : “l’entretien de l’ensemble du groupe Wagner a intégralement été assuré par l’Etat – à partir de crédits en provenance du ministère de la Défense et du budget de l’Etat nous avons entièrement financé ce groupe” (10). Pour la seule période de mai 2022 à mai 2023, la somme s’élève à 282 milliards 702 millions de roubles pour Wagner, et 80 milliards de roubles pour la compagnie “Concorde” de Prigojine, destinés à l’achat de vivres pour l’armée. C’est à dire au cours actuel près de 3 milliards six cent mille euros. Et, ajoutait-il menaçant : “j’espère que personne n’a rien volé ou, disons le comme ça, a volé moins, mais, bien sûr, nous allons nous en occuper”.

Poutine réalise ainsi le tour de force de révéler ce qu’il avait passé son temps à nier auprès de ses “partenaires” occidentaux, retournant les compliments dont Prigojine abreuve son régime. Au passage, c’est la tactique qu’il avait utilisée avec Khodorkovski en 2003. Mais gageons qu’il n’ira pas jusqu’au procès public, où Prigojine a sans doute de quoi le mettre en difficulté. La rivalité entre les deux hommes, révélant à quel point le maître est déchu, qui cherche à copier son ancien valet, frise le ridicule, comme dans ce bain de foule “improvisé” au Daghestan le 28 juin, en plan rapproché, où Poutine se laisse aller à un unique selfie avec une gamine aux anges. La scène montée de toutes pièces avait pour fonction d’effacer les scènes de soutien de la population de Rostov aux Wagner, se prenant en photo sur leurs chars, qui est même allée jusqu’à siffler la police reprenant les positions des miliciens après leur départ, Prigojine se payant le luxe d’un départ à la Trump, sous les applaudissements. Il s’agit à tout prix de montrer que la rébellion a été matée, que le pays est resté uni derrière le président qui en sort renforcé, et que la guerre contre l’Ukraine se poursuit “conformément au plan”. Le quotidien Kommersant a cependant révélé le 30 juin que les députés godillots de Russie Unie “avaient reçu des recommandations de travail avec les électeurs, sur le thème de l’opposition réussie des autorités à la rébellion de la compagnie militaire privée ‘Wagner’ : il est recommandé aux membres du parti de souligner la consolidation de la société, de l’armée et de la direction du pays, ainsi que le fait que le problème a été résolu sans effusion de sang” (11).

Quant à l’opposition, elle semble avoir été prise de court par l’initiative de Prigojine. Selon le politologue Vladmir Pastoukhov “les conséquences de la mutinerie de Prigojine seront longues et variées, en particulier non seulement pour le régime mais aussi pour ses opposants. Comme l’a montré cet incident, nombre d’entre eux ont révélé qu’ils n’étaient pas préparés à un tel développement des événements”. Car “tous se sont préparés au combat entre le bien et le mal. Mais il a eu lieu entre le mal et le mal extrême, ce à quoi une part significative des combattants contre le régime n’était pas préparée”. L’impossibilité de distinguer le mal du mal extrême a conduit à penser que “Poutine – ce n’est pas encore si mal”. Or selon Pastoukhov, “Poutine se présente comme ‘le mal absolu’ pour la Russie. Il remplit le rôle de cadenas de grenier à foin fermant les portes de l’histoire russe et empêchant son développement ultérieur. Faire sauter ce cadenas à n’importe quel prix – c’est lever les scellés sur l’histoire de la Russie. Peut-être cela s’avérera-t-il une boîte de Pandore – cela nous ne pouvons pas le savoir. Mais même dans ce cas nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas l’ouvrir. Il conviendra ensuite simplement de nous occuper de tout ce qui s’en envolera, et de bien aérer la pièce”. Car “si quelqu’un n’est pas prêt à considérer Poutine comme le ‘mal absolu’, il est pris au piège. Une logique impeccable lui fera finalement accepter le concept de ‘Poutine éternel’, car à chaque tournant de l’histoire il y aura toujours quelqu’un de plus horrible que Poutine, en comparaison de la noirceur duquel Poutine paraîtra gris” (12).

Cette erreur, Mikhaïl Khodorkovski, l’initiateur de la rencontre entre les différents courants de l’opposition à Berlin le 30 avril dernier, qui a adopté une “Déclaration des forces démocratiques russes” (13), ne l’a pas faite. Le 24 juin il publie sur son compte Instagram la déclaration suivante : “La rébellion de Prigojine, malgré son manque de préparation, porte un coup sévère à la réputation de Poutine. (…) La formation militaire la mieux préparée est sorti des rangs (ce que nous attendions depuis longtemps). Même les bandits ne supportent plus les voleurs du Kremlin. Et le plus important, le discours de Prigojine répète mot pour mot ce que nous, l’opposition anti-guerre, disons depuis le début du conflit : – le but de guerre est le pillage – le motif officiel de la guerre (l’OTAN se préparait à attaquer la Russie) est une connerie que personne ne croit – l’armée a été ruinée par les mains des voleurs proches de Poutine, elle n’est pas en mesure de vaincre l’Ukraine. Le véritable ennemi n’est pas à Kiev mais à Moscou. Et c’est ce que dit le plus fidèle des opritchniks (14) à SON auditoire”. Pour cette raison, Khodorkovski, alors que les Wagner marchent sur Moscou, appelle à faire écouter ce que dit Prigojine tant qu’il dit la vérité, “et s’il va jusqu’à Moscou, empêcher de l’arrêter, aider avec de l’essence et du diesel, convaincre ceux qui seront envoyés pour l’arrêter que nous avons maintenant un ennemi commun”.

L’autre leader de l’opposition, Alexeï Navalny, au cours du nouveau procès où il comparaît à huis-clos pour “terrorisme” dans sa colonie pénitentiaire, apprend par ses avocats la mutinerie de Prigojine. “J’entends que le Fonds de lutte contre la corruption est une organisation extrémiste, dangereuse pour le pays, et je lis que des unités de l’armée russe ‘tiennent les rives de l’Oka’, afin de les défendre contre une autre armée russe”, écrit-il sur son compte Instagram le 27 juin (15). Mais il en conclut à la responsabilité du régime Poutine dans la situation qui a conduit la Russie au bord de la guerre civile, “maintenant nous comprenons clairement : la meute des soutiens de Poutine est prête à entamer la guerre de tous contre tous à n’importe quel moment. C’est pourquoi il est extrêmement important de comprendre, que n’importe quel transit de l’après-Poutine doit être lié à des élections libres”. Il observe cependant qu'”au moment où une colonne armée marchait sur Moscou comme si de rien n’était afin de la prendre, personne ne s’est levé pour défendre Poutine, aucune unité de la nation ne s’est produite autour de lui”. Observons que Navalny utilise le terme de “nation”, quand Poutine lui n’a constamment à la bouche que celui de “peuple”, qui le lui a bien rendu à cette occasion.

La suite dira l’évolution des événements en cours. Une chose semble certaine, la mutinerie de Prigojine a ouvert une brèche dans le système Poutine, qui n’est plus en capacité comme il l’était auparavant d’arbitrer souverainement entre les différents clans mafieux qui le composent. Dès lors l’on peut se demander si le dernier recours offert à ce dernier n’est pas dans la parcimonie avec laquelle les Occidentaux livrent les armes nécessaires aux Ukrainiens pour libérer leur pays. Ce qui, après la mutinerie de Prigojine, serait le coup de grâce donné à un régime qui empêche la Russie de reprendre le fil de son histoire. Car s’il s’avère qu’ils sont eux aussi incapables de distinguer le mal du mal absolu, c’est bien leur destin qui s’en trouverait également compromis.

Frédéric Saillot, le 5 juillet 2023

(1) https://t.me/aavst2022/5489
(2) https://t.me/Prigozhin_hat/3280
(3) http://www.kremlin.ru/events/president/news/71496
(4) t.me/poslesiest/1210
(5) http://kremlin.ru/events/president/news/71528
(6) https://t.me/pul_1/9304
(7) https://t.me/grey_zone/19396
(8) https://rtvi.com/news/smi-prigozhinu-vernuli-10-mlrd-rublej-najdennye-pri-obyskah-v-korobkah/
https://t.me/strelkovii/5876
(9) https://t.me/serguei_jirnov_svr/7448
Cette affiche illustre le présent article.
(10) http://kremlin.ru/events/president/news/71535
(11) https://www.kommersant.ru/doc/6081543?from=main
(12) https://t.me/v_pastukhov/690
(13) Voir mon article : http://www.eurasiexpress.fr/la-federation-russienne-de-demain/
(14) Hommes de main d’Ivan IV dit le Terrible.
(15) https://www.instagram.com/p/CuABw2oNlyD/?igshid=NjFiZTE0ZDQ0ZQ%3D%3D