La République populaire de Chine, un modèle ?

La République populaire de Chine est souvent présentée comme un pays de vieille civilisation, inspiré par un confucianisme millénaire, qualification derrière laquelle on se réfugie pour ne pas avoir à traiter des particularités de la Chine contemporaine, et notamment de son imprégnation marxiste, tout autant ignorée. Le tout pour le plus grand bénéfice du “business as usual”, qui commence cependant à faire de la RPC un rival à l’hégémonie séculaire occidentale, et de sa puissance économique un vecteur d’influence jusqu’à prétendre à un modèle alternatif à celui des démocraties libérales.

Le 1er juillet dernier, sur la place Tiananmen – lieu marqué en 1989 par la répression sanglante d’un mouvement qui oeuvrait à faire connaître à la Chine communiste la même révolution démocratique que dans l’Est européen – le président Xi, célébrant le centenaire du parti communiste chinois, a tenu l’un de ces discours programmatiques dont, soucieux de laisser une trace dans l’Histoire, il se montre friand. Rendant hommage à ses prédécesseurs, il a commencé par célébrer leur part dans la fondation sui generis de la “Chine nouvelle”, conforme en cela à la doctrine marxiste de la table rase : ils ont “apporté une contribution remarquable à la révolution, à l’édification et à la réforme de la Chine, de même qu’au renforcement et au développement du Parti communiste chinois”. Et il a ajouté : “nous nous souvenons avec la même vénération des martyrs révolutionnaires qui ont donné leur vie pour fonder, défendre et construire la Chine nouvelle, ainsi que de ceux qui ont consacré leur vie à la réforme, à l’ouverture et à la modernisation socialiste”. En quelques mots étaient ainsi évoquées la période totalitaire maoïste, suivie de la réforme libérale de Deng, lancée en 1978 et poursuivie depuis, au-delà de la parenthèse de 1989, qui a fait dire que la Chine communiste allait se démocratiser et qui plus est retrouver “ses valeurs traditionnelles confucéennes”.

Et l’on attendait de Xi, lorsqu’il est venu au pouvoir en 2012, qu’il poursuive en ce sens. Or son discours du 1er juillet confirme l’orientation qu’il a entendu d’emblée donner à son régime : celui d’une dictature du parti communiste chinois, qui compte 95 millions de membres, sous sa direction. Un parti dont il prétend, dans le droit fil de la doctrine léniniste, qu’il exerce le pouvoir pour défendre les intérêts du peuple, c’est à dire d’un milliards quatre cents millions habitants. Comment concilier dans ces conditions, tout en autorisant l’existence d’une classe d’entrepreneurs, la réalisation du socialisme dont la doctrine marxiste énonce dès le Manifeste de 1848 qu’il vise à substituer “à la vieille société bourgeoise avec ses classes et ses oppositions de classes, un association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous” (2) ? Pour y parvenir, Marx démontre théoriquement l’inéluctabilité de l’appropriation par les producteurs des instruments de production, et son développement qui “ne peut naturellement se faire tout d’abord qu’au moyen d’interventions despotiques dans le droit de propriété et dans les rapports de production bourgeois”, autrement dit la “dictature du prolétariat”, qu’aucun régime communiste n’a pu dépasser dans la réalité, pour parvenir à la société sans classe garante du “libre développement de chacun et de tous”.

Au contraire, la “dictature du prolétariat” ne s’est jamais réalisée autrement que par la dictature du parti censé représenter le prolétariat sur le reste de la société, et notamment sur le prolétariat lui-même, se traduisant par d’inéluctables massacres de masse et la banqueroute économique, dont le motif était la poursuite de la lutte des classes en régime socialiste, et la nécessaire éradication de tout surgeon de la bourgeoisie. C’est bien dans ce sens que Xi entend oeuvrer depuis son accès au pouvoir, invitant dans son discours à “continuer à faire progresser la grande et nouvelle entreprise d’édification du parti dans la nouvelle ère ; rendre plus rigoureuse son organisation ; déployer de grands efforts pour former des cadres d’élite à la fois compétents et de haute moralité ; renforcer sans hésitation la lutte pour l’intégrité et contre la corruption ; extirper tous les facteurs préjudiciables à la pureté et au caractère avancé du parti et éliminer tout virus nuisible à sa santé”. Comment concilier ces purges récurrentes avec l’implication de la Chine dans le marché mondial et les nécessités de la concurrence, qui oblige à l’existence d’une classe entrepreneuriale, laquelle poursuit ses propres intérêts, tandis que Xi trompette : “le parti n’a aucun intérêt égoïste, il n’incarne aucun groupe d’intérêt, aucune clique influente, ni aucune classe privilégiée”.

C’est alors que pour sortir de cette contradiction, il tire de son chapeau le concept de “socialisme à la chinoise de la nouvelle ère”, qui consiste “en persévérant dans le marxisme-léninisme, la pensée de Mao Zedong, le théorie de Deng Xiaoping, la pensée importante de la ‘Triple représentation’ et le concept de développement scientifique, à appliquer sur toute la ligne la pensée sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère”. C’est ce que Xi nomme la “sinisation du marxisme”, qui consiste à combiner les éléments contradictoires de la lutte des classes en intégrant les élites économiques issues de la libéralisation de 1978 dans l’appareil du PCC, conformément à la “triple représentation” de Jiang Zemin, son prédécesseur, mis plus tard sur la touche pour corruption et détournement de fond. Il n’est pas innocent que Xi cite ici Lénine qui, dans l’impasse tragique où se trouvait la Russie soviétisée après la guerre civile en 1921, avait tiré de son chapeau le concept de “Nouvelle politique économique”, autorisant la propriété privée et la liberté d’entreprendre, tout en accordant une autonomie aux entreprises nationalisées, bénéfique à une reprise de l’économie. Lénine n’avait pas fixé de terme à la NEP, à laquelle, après sa mort en 1924, Staline mit fin brutalement par la collectivisation forcée dont l’on connaît les modalités et les suites.

Lénine n’avait pourtant pas abandonné les buts stratégiques du socialisme, dont le parti, et surtout son bras armé, la Tchéka, maintenaient la garantie de sa réalisation au-delà de la position de repli temporaire en quoi consistaient les concessions au mode de production “bourgeois”. Tout comme le parti communiste chinois, tel que Xi veille à sa pureté et à sa permanente purification, demeure le garant de la réalisation des buts du “marxisme sinisé”. La NEP chinoise, qui dure déjà depuis 43 ans, avec les succès que l’on sait, est-elle cependant amenée à perdurer indéfiniment ? Il y a là une contradiction d’ampleur entre l’évolution du régime Xi et les dynamiques propres à l’économie dans un contexte de concurrence, dont l’avenir dira comment elle se résoudra. Il n’en demeure pas moins que la raison majeure de la NEP était l’échec de la révolution socialiste dans les secteurs avancés de l’économie européenne, qui obligeait les bolchéviques à composer avec la réalité. Dans la dernière partie de son discours du 1er juillet, Xi a développé ses ambitions internationales, que l’on peut considérer comme le prolongement du projet communiste initial, qui était internationaliste.

Xi, chef des armées, s’attache à construire une puissance militaire qui rivalise déjà sur le plan nucléaire avec les quatre principales puissances, et notamment les Etats-Unis et la Fédération de Russie, ce qui n’est sans poser aussi problème à cette dernière (3). Il se veut cependant rassurant : “notre armée est le pilier solide qui nous permet de défendre la Chine socialiste et de préserver la dignité de la nation ; elle est aussi une force puissante de maintien de la paix régionale et mondiale”. L’on sait cependant ce qui se cachait derrière le maintien de la paix par l’équilibre de la terreur pendant la guerre froide : une lutte d’influence féroce entre les deux blocs pour parvenir à l’hégémonie. Aussi quand Xi poursuit en déclarant que “pour créer un bel avenir en nous inspirant de l’histoire, il nous faut oeuvrer constamment à la construction de la communauté de destin pour l’humanité”, l’on peut s’interroger sur ce qu’il entend par cette dernière. Observons qu’immédiatement après, au-delà de la concession rhétorique qui sent sa langue de bois à “la paix, l’entente et l’harmonie”, qui “sont des concepts que la nation chinoise a recherchés et perpétués pendant plus de cinq millénaires”, Xi, la main sur le coeur, jurant que “ni l’agression ni l’hégémonisme ne font partie de l’ADN du peuple chinois”, déclare : “le parti communiste chinois se soucie de l’avenir et du destin de l’humanité, et marche main dans la main avec les progressistes du monde entier”.

C’est là le projet même des bolchéviks internationalistes, qui, après les échecs allemand et hongrois, a pris la forme de la tactique du Front unique, réunissant les “forces progressistes” autour des partis communistes, développée par le troisième congrès de l’internationale communiste en 1921, dans la perspective de la révolution socialiste mondiale. On peut dès lors se demander ce que vise l’ambition de Xi lorsqu’il déclare que “la Chine est toujours prête à construire la paix mondiale, à contribuer au développement planétaire et à sauvegarder l’ordre international (…) afin de faire avancer le courant de l’histoire vers un avenir radieux !” En attendant il prône le “Front uni patriotique” qui “permet d’unir tous les Chinois résidant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays pour réaliser le grand renouveau de la nation chinoise”. Et lorsque l’on sait la répression qui s’est abattue sur le mouvement démocratique à Hong-Kong, l’on comprend ce que sous-tend le projet international de Xi lorsqu’il déclare “nous devons appliquer intégralement et avec précision les principes dits ‘un pays, deux systèmes’, ‘administration de Hong-Kong par les Hongkongais'”, tout en précisant : “exercer le pouvoir de gouvernance globale de l’autorité centrale à l’égard des régions administratives spéciales de Hong-Kong et de Macao ; veiller à l’application de leur législation et de leurs mécanismes exécutifs destinés à sauvegarder la sûreté de l’Etat ; préserver la souveraineté et la sécurité nationales de nos intérêts en matière de développement ; assurer la stabilité sociale de ces deux régions ; maintenir la prospérité et la stabilité à long terme de Hong Kong et de Macao”. On le voit : tout un programme, totalitaire.

Les “principes” dits “d’un pays, deux systèmes”, sont balayés d’un revers de main “patriotique” pour ce qui concerne Taïwan, un Etat souverain doté d’un régime démocratique, au profit du principe “d’une seule Chine”, communiste bien entendu. En déclarant que “résoudre le problème de Taïwan et réaliser la réunification totale de la patrie constituent la tâche historique et immuable du parti communiste chinois”, tout en prétendant qu’ils “correspondent à l’aspiration commune de tous les Chinois”, Xi affirme clairement sa détermination à entreprendre un affrontement de nature politique et géopolitique, dans le cadre de l’opposition entre la Chine communiste et le monde démocratique, à commencer par la zone indo-pacifique. L’on peut se demander quelle sera la position de la Fédération de Russie dans le cadre de cet affrontement, lequel pour l’heure s’en tient à une concurrence commerciale toujours plus rude. Le fait est qu’elle se rapproche toujours davantage d’un partenaire devenu stratégique depuis la crise ukrainienne de 2014. L’on peut d’ailleurs observer depuis cette date une évolution parallèle des deux régimes chinois et fédéral russe vers toujours davantage de répression et d’autoritarisme, une évolution totalitaire.

L’une des meilleures spécialistes de la Chine en France, Alice Ekman, souligne dans son dernier ouvrage qu'”à partir de 2015, le président chinois renforce le monopole du Parti communiste avec vigueur et rapidité, consolidant la surveillance des médias par le Parti, via notamment le renforcement de la censure et, en parallèle, de la production de contenu pro-Parti et pro-Xi Jinping sur Internet (réseaux sociaux chinois et étrangers)” (4). C’est sensiblement à la même date que le régime politique en Fédération de Russie évolue jusqu’à la “réforme” constitutionnelle de 2020, qui constitue en fait une nouvelle constitution, renforçant considérablement le pouvoir exécutif et accordant une présidence à vie à Poutine, lequel, s’il devait céder la succession au premier ministre Michoustine après les législatives de septembre comme cela se dit (5), continuerait à régner sur la Fédération de Russie à la tête du Conseil de sécurité. Cette évolution se double comme en Chine communiste d’une répression sans cesse accrue sur la presse et les réseaux sociaux, ainsi que sur les partis de l’opposition indépendante, à commencer par les réseaux de Navalny (6), leur interdisant de se présenter à la Douma en septembre, ce qui d’ores et déjà remet en cause la légitimité de ces élections.

L’on peut donc se demander quelle sera l’évolution ultérieure de la Fédération de Russie. Ira-t-elle dans le sens d’une nouvelle NEP comme la pratique son allié chinois ? Si le parti bolchévique n’existe plus, encore que certains, à l’extrême-gauche infiltrée dans la Russie Juste du “social-démocrate” Mironov, rêvent de le recréer, le FSB et les structures de force continuent d’assumer les tâches du maintien des objectifs stratégiques qui furent ceux de l’Union soviétique, tout en utilisant les moyens de l’économie de marché : l’instauration, sinon du communisme, d’une société contrôlée par les nouvelles technologies, au bénéfice d’une oligarchie. L’un de ceux qui ont été interdits de se présenter aux élections à la Douma en septembre prochain, sous prétexte qu’ils avaient soutenu Navalny, dont le Fonds de lutte contre la corruption a été qualifiée, sans motif, d'”extrémiste”, le député à la Douma de Moscou Ilya Iachine, a récemment comparé l’éviction de tous les candidats indépendants, nombreux à être emprisonnés ou contraints à l’exil, à la période soviétique, où seuls les candidats communistes étaient autorisés à se présenter à des élections qui n’en avaient que le nom. Il a donc qualifié l’évolution du régime politique en Fédération de Russie de tendance à la résurgence du communisme, mais où le pouvoir “souhaite diriger comme Staline et vivre comme Abramovitch”, l’oligarque multimilliardaire réputé pour sa collection de yachts (7). L’avenir nous dira combien de temps le peuple russe supportera cette iniquité, dans un contexte d’échec économique patent du régime Poutine, que sa politique liberticide conduit à la stagnation, comme l’a démontré la pitoyable “Première Ligne” du 30 juin dernier, où il a fait face au pays réel, dont l’état de misère et d’abandon était criant après 23 ans de son pouvoir (8).

Frédéric Saillot, le 28 juillet 2021

(1) http://french.xinhuanet.com/download/20210701.doc
(2) Manifeste du parti communiste, chapitre 2.
(3) https://www.kommersant.ru/doc/4919012
(4) Rouge vif, l’idéal communiste chinois, éditions de l’Observatoire, février 2020, p 73.
(5) Voir la réponse de Valerii Solovieï à la 1ère question :
https://www.youtube.com/watch?v=X3HzMaYDUYY

ainsi que : https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=1115368592290904&id=100014533207289
(6) Voir mon dernier article : https://www.eurasiexpress.fr/de-linfluence-de-la-federation-de-russie/
(7) https://www.youtube.com/watch?v=WdcITkCC_nY
(8) http://kremlin.ru/events/president/news/65973