Le défi d’Alexeï Navalny

Ce qu’on qualifie d'”affaire Navalny” – la tentative d’empoisonnement dont il a été victime, son exfiltration dans un hôpital berlinois suivie de son héroïque retour à Moscou, grandiosement et stupidement mis en scène par le détournement de son avion et son arrestation dans la plus pure tradition de l’Etat totalitaire, les manifestations exceptionnellement importantes dans toute la Fédération de Russie qu’elle a provoquée en dépit de l’interdiction, de la campagne d’intimidation orchestrée par les médias gouvernementaux et de la présence massive des forces de répression (1) – est rarement analysée sur un plan politique par la presse fédérale officielle russe et internationale, collées à l’événement, perçu la plupart du temps d’un point de vue policier, voire complotiste. Le choix de la dénégation doublée d’une répression systématique par Vladimir Poutine, dans une tentative d’achever de verrouiller une société à laquelle il ne laisse pas d’autre choix que l’opposition potemkine ou la soumission, est une erreur de la part de celui dont l’on soulignait les qualités de combattant rompu aux finesses des arts martiaux. Une erreur qui révèle une position de faiblesse et une impossibilité à désormais se projeter dans l’avenir.

Il fait ainsi la même erreur qu’il imputait encore récemment à Loukachenko en Biélorussie (2), dont il pourrait désormais partager le destin, et qui maintenant se gausse de lui. Devant un Conseil de Défense abondamment médiatisé le 28 janvier, reprenant les termes convenus de son discours obsidional et paranoïaque, Loukachenko s’est accordé le plaisir d’ironiser sur la situation de son collègue russe : “j’ai prévenu plus d’une fois qu’ils utilisaient la Biélorussie pour attaquer la Fédération de Russie. La principale différence tient au fait que chez nous au mois d’août ils ont décidé de mener une “blitzkrieg”, d’affaiblir le pouvoir, de le faire tomber pour introduire les troupes de l’OTAN. Alors qu’en Russie ils vont faire de l’agitation sur le long terme, car ils comprennent bien qu’il est impossible d’y mener une “blietzkrieg”. Voilà la fonction de toutes ces enquêtes menée par l’opposant qui a fui en Allemagne, mais que la Russie a repris – et ce n’est qu’un début ! (3)”

Il s’agit bien sûr de Navalny, agent de la CIA pour une propagande refusant de regarder en face la réalité de sociétés russe et biélorusse, qui ont une histoire différente, mais qui s’éveillent dans des franges toujours plus larges à la politique, cessent d’avoir peur et entendent désormais décider du choix de leur propre destin. Navalny, que Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe et soviétique à Nanterre, caractérise comme le “révélateur du régime oligarchique” mis en place par le président Poutine depuis sa venue au pouvoir en 2000, caractérisé par “une imbrication étroite et inextricable des réseaux du pouvoir politique, administratif, économique et médiatique”, dont il garantit la survie, au point qu’il est condamné à exercer le pouvoir jusqu’en 2036… Sans oublier bien sûr le secteur de la sécurité, à la configuration “très post-soviétique selon Raviot, caractérisée par l’imbrication des ‘services’ – et de ses réseaux d’anciens – et des innombrables entreprises de sécurité privée, cette ‘toile d’araignée’ qui s’est constituée pendant les privatisations des années 90” (4). Et qui, en l’absence de toute épuration lors de la révolution anti-totalitaire de 1991, conserve la réalité du pouvoir dans l’espace post-soviétique, qu’il perpétue depuis le coup d’Etat bolchévique de 1917, faisant régner dans la société sinon la terreur de la période lénino-stalinienne, du moins la peur que l’emprise tentaculaire de ceux que l’on gratifie encore de l’appellation abjecte de “tchékistes” fait régner.

Navalny n’est cependant pas un nouveau venu dans la vie politique en Fédération de Russie. Né en 1976, dès la fin de ses études en droit et en finances, à quoi il faut ajouter un stage ultérieur à l’université de Yale dans le cadre de la formation des “jeunes leaders mondiaux”, il intègre en 2000 le parti libéral Iabloko, qui a siégé à la Douma dans les années 90, dont il devient un cadre régional sur Moscou. Son itinéraire ultérieur n’est cependant pas tout tracé : le personnage, raide et plutôt cassant, le style “moujik”, hésite entre libéralisme et nationalisme. En 2007 il est exclu de Iabloko par son fondateur, Grigori Iavlinski, pour “activité nationaliste”. Il est alors co-fondateur du mouvement “national-démocrate” “Narod” (le peuple), dont il est le co-président avec Serge Guliaev et l’écrivain Zakhar Prilépine. “Narod” est alors proche du parti rouge-brun “national-bolchévique” fondé par le “penseur” eurasiste Alexandre Douguine et l’écrivain à scandales jadis très mode dans les milieux “branchés” parisien Edouard Limonov, lui même proche du leader nationaliste Vladimir Jirinovski. Navalny veut réaliser l’union des nationalistes russes, mais le projet finit par échouer. Opérant un nouveau tournant lors de élections législatives de 2011, qui ont donné lieu à des contestations massives, il prend la parole lors d’un meeting organisé par le mouvement de défense de la démocratie et des droits de l’homme “Solidarité”, fondé par Boris Nemtsov, Gari Kasparov, Ilya Iachine et Vladimir Boukovski, accusant “Russie-Unie”, le parti de Poutine, de falsifications massives, et le qualifiant de “parti des voyous, des voleurs et des assassins”, rhétorique qui depuis reste toujours la sienne (5).

Le personnage adopte alors une posture politique plus classique : aux élections municipales de 2013, il se présente à la mairie de Moscou sous l’étiquette RPR-Parnasse, parti de centre-droit et anticommuniste, réunissant une coalition de dissidents du PCUS et de libéraux. Navalny mène une campagne de terrain très efficace et, alors qu’il n’était crédité dans les sondages que de 8 à 13% des votes contre 67,4 à 78% à Sobianine, il en recueille 27,3%, soit près du tiers des votants, alors que Sobianine est élu de justesse avec 51,27% des suffrages exprimés (5). Mais plutôt que de poursuivre dans cette voie, il opère un nouveau tournant en créant un Fonds de lutte contre la corruption, le FBK, et entame une nouvelle carrière de blogueur, dénonçant les faits de corruption qui sont légion dans le monde des affaires et l’administration de la Fédération de Russie, où il se révèle plutôt efficace. Il revient cependant à la politique en annonçant sa candidature aux présidentielles de 2018, qui sera invalidée du fait d’une condamnation pour corruption le touchant lui-même et son frère Oleg, dans l’affaire des “bois de Kirov”.

Apparaît alors un autre personnage sur la scène politique extra-parlementaire, Xenia Sobtchak, la fille de l’ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg, “mentor” de Poutine dans la gestion des affaires publiques et privées. Elle met Navalny en difficulté lors d’un débat sur la chaîne de télévision indépendante Dojd (6), apportant la preuve qu’il n’est pas vraiment au fait de son programme sur les questions économiques et sociales, et se présente à son tour “contre tous”, pour prendre la relève. Elle peine cependant à se faire reconnaître en Occident, qui la qualifie de “créature de Poutine” et ne connaît que Navalny, reçue fraîchement par la cheffe propagandiste de CNN, Christiane Amanpour, lorsqu’elle vient naïvement se faire adouber aux Etats-Unis. Par la suite Navalny, écarté du jeu politique officiel, décide d’appeler à une série de manifestations non autorisées qui lui valent de multiples séjours en prison. Et il poursuit ses activités de blogueur, dans le cadre du FBK, gagnant toujours plus en efficacité. En décembre 2019, il révèle l’étendue de la fortune du premier ministre, et ancien président de la Fédération de Russie, Dimitri Medvedev, “milliardaire clandestin”, dans une vidéo qui fait 41 millions de vues, un mois avant la “démission” de l’intéressé en janvier 2020 (7). La quarantaine passée, Navalny semble alors avoir trouvé un centre de gravité entre ses activités de blogueur dénonçant la corruption structurelle du “régime oligarchique”, et leur traduction politique en vue d’une alternative.

Le FBK s’étoffe, notamment avec la venue de Lioubov Sobol, une jeune juriste talentueuse et charismatique, même si elle aussi est quelque peu cassante, une “Navalny en jupons”. Elle s’en prend notamment à Evgueni Prigojine, surnommé le “cuisinier de Poutine”, l’une des pièces majeures du “régime oligarchique”, dirigeant notamment les unités mercenaires “Wagner”, intervenant en Ukraine, en Syrie et en Libye. Elle se fait ensuite remarquer lors de la campagne électorale pour le renouvellement de la Douma de Moscou en septembre 2019, en apportant la preuve des manoeuvres de la commission électorale pour écarter tous les candidats proches de Navalny, ce qui provoque d’importantes manifestations à Moscou à l’été 2019. La stratégie du “vote intelligent” mise alors en oeuvre par Navalny s’avère payante et se traduit pas une déculottée du parti présidentiel “Russie Unie”, qui jusque-là disposait de la majorité absolue. Il perd non seulement 13 sièges sur 45, mais les 25 sièges qu’il conserve le sont par des candidats qui ont préféré se déclarer indépendants, plutôt que sous l’étiquette désormais infamante de “Russie-Unie”. Le parti communiste, qui passe de 5 à 13 députés, ainsi que Iabloko et la Russie Juste de Sergueï Mironov, qui font leur entrée à la Douma avec chacun 3 députés, bénéficient de l’appel à voter pour eux du FBK. Qui commence à sérieusement inquiéter le pouvoir.

En septembre 2020 ont bientôt lieu des élections locales en Sibérie, notamment à Novossibirsk et à Tomsk. Navalny, en pleine possession de ses moyens, part en août y réaliser deux vidéos percutantes sur les activités mafieuses des représentants locaux de Russie-Unie (8), appelant à voter pour ses candidats ou à pratiquer le “vote intelligent” comme à Moscou. Il représente alors un réel danger pour le “régime oligarchique”, car en septembre 2021, c’est le tour des élections générales à la Douma d’Etat. A-t-il signé là son arrêt de mort ? On connaît la suite. Plongé dans le coma, il doit probablement la vie à la décision du pilote de l’avion dans lequel il est monté à Tomsk d’atterrir à Omsk, où les services d’urgence commencent à le tirer d’affaire avant son transfert en Allemagne, où il est efficacement soigné. Sans perdre de temps, dès qu’il commence à se remettre, il mène l’enquête sur son propre cas, avec l’aide d’organes de presse occidentaux, ce qui lui vaut l’accusation d’utiliser un montage de la CIA, révélant avoir été empoisonné par une équipe de huit membres du FSB, dont certains ont une formation de médecin et de chimiste (9). Lors de sa conférence de presse du 17 décembre, Poutine avoue que Navalny était suivi par le FSB, ce qu’il justifie par des liens supposés du “patient de Berlin”, comme il le nomme, à la soviétique, avec les services occidentaux, ajoutant en ricanant : “si on avait voulu le tuer, certainement, on aurait achevé le travail” (10).

Il est alors une première fois pris à contre-pied par Navalny, qui entame un véritable duel avec lui, persuadé qu’il a pris la décision de l’éliminer. En effet Poutine ne savait pas – ou on ne lui avait pas fait savoir – lorsqu’il fait cet aveu le 17 décembre, que peu auparavant Navalny a eu un entretien téléphonique avec l’un des membres du commando du FSB chargé de l’assassiner, Konstantin Koudriatsev, publié sur Youtube le lundi 21 décembre (11), soit quatre jours après la conférence de presse. Entretien au cours duquel Koudriatsev avoue avoir été dépêché à Omsk pour récupérer les vêtements de Navalny, transmis à l’antenne locale, sur lesquels se trouvaient les traces de l’agent toxique déposé par le commando du FSB à l’hôtel de Tomsk, précisément à l’endroit de la braguette de son slip. Aussitôt le FSB parle de provocation, sans que la moindre enquête ne soit entreprise, ni que Konstantin Koudriatsev n’apporte publiquement le moindre démenti. Se rendant chez lui le jour même de la publication de la vidéo, Lioubov Sobol est arrêtée par les très nombreuses forces de police envoyées sur place. Navalny, encore en convalescence en Allemagne après avoir été victime d’un empoisonnement, est alors convoqué par la juridiction d’application des peines, le FSIN, auquel il doit régulièrement se présenter en application du jugement rendu sur une autre affaire l’ayant opposé au groupe Yves Rocher en Fédération de Russie, pour laquelle il a été condamné à trois ans et demi de prison avec sursis, et son frère Oleg à trois ans et demi fermes, la Justice russe ayant été cependant condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour ne pas leur avoir assuré un procès équitable (12).

S’agissait-il de le dissuader de revenir en Fédération de Russie et de l’inciter à rester en exil en Allemagne où il perdrait de son audience auprès de l’opinion, comme Loukachenko l’a fait avec Svetlana Tikhanovska exilée en Lituanie ? Par sa décision courageuse de rentrer au pays le 17 janvier, déclarant qu’il n’avait pas peur, incitant par son exemple les Russes à ne plus avoir peur, le personnage acquiert une dimension héroïque, et l’héroïsme reste une valeur très appréciée en Russie, devenant ainsi le prisonnier personnel de Poutine. Après avoir été arrêté au passage de la douane – sous prétexte qu’il ne s’est pas rendu à la convocation du FSIN le 21 décembre – il poursuit ainsi avec lui le duel engagé, désormais sur le terrain national. Et il le prend à nouveau à contrepied par la publication le 19 janvier d’une nouvelle vidéo, intitulée “Un château destiné à Poutine”, dans laquelle il révèle que sur les bords de la mer Noire, à Guelendjik, non loin de Sotchi, a été construit voici une dizaine d’année – mal puisqu’il est en cours de reconstruction – un véritable palais dont le coût est chiffré à 1 milliard de dollars, bénéficiant pour son financement de schémas crapuleux impliquant des prêtes-noms proches de Poutine. Elle fait d’emblée plusieurs dizaines de millions de vues. Ce qui a contribué à la mobilisation lors des manifestations qui ont eu lieu le 23 janvier dans toutes les villes de Russie à l’appel de FBK, pour la libération de Navalny, la liberté, et la dénonciation de “Poutine voleur”.

Ces manifestations relativement massives, notamment à Moscou, ont été l’objet d’une répression intense, les dirigeants du FBK ont été arrêtés ou contraints à l’exil, d’où ils dirigent la suite du mouvement, nombre d’acteurs de la société civile et de journalistes ont été l’objet de pressions et d’arrestations arbitraires. Lors des secondes manifestations appelées le 31 janvier par le FBK, Moscou a été placé en Etat de siège, le centre complètement bouclé, la manifestation devant se diriger vers la Loubianka, haut lieu des crimes du régime totalitaire et toujours siège du FSB, jalousement protégé par le régime actuel. L’on pouvait supposer, le temps hivernal ne s’y prêtant également pas, que la mobilisation connaîtrait une véritable décrue. Il n’en fut rien. Obligé de s’expliquer après la manifestation du 23 janvier, où il a été traité de voleur, Poutine utilise une vidéo-conférence avec des étudiants le 25 janvier pour déclarer qu’il n’est pas le propriétaire du château et que : “les gens dont il est question dans cette vidéo, j’en connais certains, un autre se trouve être mon ami, un autre encore un ancien collègue, certains autres des cousins éloignés, d’autres des relations, mais il y a là des gens que je ne connais pas du tout, que je n’ai tout simplement jamais vus de mes yeux, que je ne connais pas” (13). Cela ne suffisant pas, la veille de la manifestation du 31 janvier, soit dix jours après la publication de la vidéo, qui fait alors plus de cent millions de vues dans un pays de 147 millions d’habitants, l’oligarque Arkadi Rotenberg déclare être le “bénéficaire du château” dans une interview confuse sur le télékanal pro-Kremlin Mash, déclarant vouloir en faire un “appart-hôtel”. Ce qui a fait rigoler tout le monde en Russie, où les liens entre Rotenberg et Poutine depuis l’enfance sont bien connus, et a contribué à relancer la mobilisation. Notamment à Moscou, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg et Tcheliabinsk. La police avance qu’à Moscou il n’y aurait eu le 31 janvier que 2000 manifestants, se promenant par colonnes, à la biélorusse, entre la place des Trois-Gares et la prison de “Matroskaïa Tichina”, “le Silence du Matelot”, où se touve emprisonné Navalny. Une absurdité toute soviétique, car rien qu’à Moscou il y a eu 1861 arrestations, et 7227 dans toute la Russie (14).

A en juger par les prises de vues et les retransmissions très efficaces des correspondants de Dojd, c’est une population en général plutôt jeune, polie, éduquée, joyeuse, déterminée, déclarant ne pas avoir peur, qui est descendue dans la rue, pour déclarer son désir de vivre dans un pays où règnent la justice et la liberté. Entre la vingtaine et la trentaine, ils n’ont pas connu l’URSS et sont nés ou ont grandi après la révolution de 1991, qui n’a malheureusement pas accompli toutes ses promesses en matière économique, ce qui a permis d’oublier celles concernant la nécessaire rupture avec le passé soviétique, lequel peut ainsi impunément faire un inquiétant retour depuis la crise ukrainienne. A l’écoute d’internet, cette nouvelle génération a connu une première mobilisation avec l’injustice faite aux candidats de Navalny de se présenter au élections à Moscou en 2019, quand les plus anciens sont venus à la chose publique lors des mobilisations de 2011-2012. Plus récemment ont eu lieu d’importantes mobilisations à Khabarovsk et en Biélorussie. Cette nouvelle génération ne se reconnaît ni dans l’amendement à la nouvelle constitution déposée par Terechkova, cosmonaute en retraite et ancien membre du soviet suprême d’URSS, permettant à Poutine de se représenter à nouveau pour deux mandats consécutifs par annulation des précédents (15), ni dans les arrières-pensées contenues dans cette manoeuvre. Il s’agit d’un véritable conflit de génération, comme l’a justement reconnu Vladmir Jirinovski, lors du débat télévisé qui a suivi la manifestation du 31 décembre (16). Alors que d’autres intervenants à cette émission animée par le “politrouk” (commissaire politique dans la novlangue soviétique) de la télévision gouvernementale, Vladmir Soloviev – qui sévit quotidiennement trois longues heures avec sa bande de vieux réacs hystériques – ont été pris d’un délire anti-occidental plus frénétique qu’à l’ordinaire.

Cette inquiétante évolution, le choix d’une répression systématique et l’absence du moindre dialogue avec l’opposition, est en fait le signe de la faiblesse d’un pouvoir qui, s’il était sûr du soutien que les sondages, et le résultat du vote du referendum constitutionnel, lui accordent de la part de la population, donnerait plus de respiration à la vie politique et au dialogue en Fédération de Russie. Il n’en est rien, et l’on peut dire que Poutine, gratifié d’un sans faute depuis qu’il a accédé au pouvoir voici vingt ans, accumule les erreurs, particulièrement depuis la crise biélorusse et sa mise en difficulté dans le conflit arméno-azéri, comme s’il sentait la situation lui échapper. Alors qu’il était arrivé au faîte de son projet, avec la panoplie balistique et la nouvelle constitution transformant le pays en véritable forteresse patriotique. Plutôt que de quitter le pouvoir en laissant le souvenir d’un dirigeant qui a su rétablir l’ordre dans l’Etat tel qu’il l’entendait, et laisser à d’autres le soin de le faire évoluer, va-t-il poursuivre un cours qui ne peut que toujours davantage rencontrer l’opposition toujours plus large de la société ? Connaître le vertige de l’hubris de la tyrannie ? Le fait est que l’image du personnage est abîmée. L’opinion retiendra notamment, en autres révélations apportées par la vidéo sur le château de Guelendjik, l’existence d’une autre maîtresse du maître du Kremlin, outre l’actuelle, avec laquelle il a eu une fille, dont il est difficile de contester sa ressemblance avec le papa, qui n’a pas démenti. Elle pourrait passer dessus, si Poutine, qui entretient des maîtresses et leurs progénitures comme n’importe quel bourgeois friqué, affichant la plus sincère conviction, ne faisait de si vibrantes déclarations en faveur de la famille et de la morale traditionnelle, dignes d’un Tartuffe fréquentant assidument les lieux de culte devant les caméras de télévision.

En attendant la vie politique russe continue à s’organiser, en dehors des canaux officiels, monopolisés par le “régime oligarchique”, pour préparer l’avenir. Sobtchak était en villégiature aux Maldives au moment de l’arrestation de Navalny et de la première manifestation, ce qui ne l’a pas empêchée de faire de là-bas un direct sur Instagram au matin du 23 janvier, pour dire qu’elle trouvait Navalny héroïque, mais qu’en général elle n’appréciait pas les “vojds” (chef), et qu’elle renvoyait chacun à ses responsabilités quand à une participation risquée à une manifestation non autorisée. Et plutôt que de remettre en cause en bloc le “régime” comme elle l’avait fait lors de la campagne des présidentielles de 2018, elle s’est déclarée favorable au remplacement de Poutine par Michoustine ou Koudrine, rappelant qu’un changement à la tête de l’Etat faisait beaucoup, comme lorsque Medvedev a occupé la présidence avec son équipe de “medvedistes”, ce qui selon elle “a apporté beaucoup de changements positifs”. Abandonnerait-elle le slogan de sa campagne présidentielle, “contre tous” ? Plus efficacement concurrencé par le “vote intelligent” proposé par son rival Navalny.

Un autre personnage de la vie politique russe, qui semble lui aussi attendre son heure, a récemment donné sa propre version du “vote intelligent”, retenant la leçon de son ancien compagnon du mouvement Narod. Il s’agit de l’écrivain Zakhar Prilepine, qui vient de réunir le petit parti qu’il a créé récemment, “Za Pravdou” (“Pour la Vérité”), avec la “Russie Juste” de Sergueï Mironov, et une petite formation issue du parti communiste les “Patriotes de Russie”. La nouvelle formation prend le nom de “Russie Juste – Pour la Vérité”. Il pourrait ainsi réaliser une bonne affaire et entrer sans délai dans le minimum de vie politique officielle autorisée par le “régime oligarchique”. Où il a déjà son rond de serviette en apparaissant souvent dans les débats, notamment chez le politrouk ci-dessus cité. Russie Juste, une formation soi disant “social démocrate”, fait en effet partie de l’opposition potemkine autorisée, appuyant la politique du pouvoir en compagnie du non moins parti godillot et affairiste Russie-Unie, bénéficiant de 23 sièges, sur 450, à la Douma d’Etat, dont 7 sièges au scrutin de circonscription et 16 au scrutin proportionnel. Comme l’Assemblée est composée à parts égales de députés élus selon ces deux modes de scrutin, Prilepine y fera sans doute son entrés en septembre prochain.

Mais l’arme est à double tranchant : la prévalence de Russie Juste dans la coalition va sans doute calmer les ardeurs de l’impétrant, engagé malgré lui dans une perspective de cogestion du pouvoir poutinien. Néanmoins il voit grand et ambitionne d’unir les “forces de gauche”, jusqu’au parti communiste, dont le leader Guennadi Ziouganov a récemment qualifié la nouvelle formation de “nouveau clone de Russie Unie”. Sergueï Mironov, qui la préside, est d’ailleurs un proche de Poutine, avec lequel il a secondé Anatoli Sobtchak à Saint-Pétersbourg, et on le voit mal s’engager dans une politique alternative à celle du maître du Kremlin comme voudrait s’y engager son coprésident. Le personnage, un peu rêveur, a signé des ouvrages de qualités inégales avant son entrée en politique : notamment un bon reportage sur la crise ukrainienne, “Ceux du Donbass” (17), et un très discutable roman sur le premier camp de concentration bolchévique des Solovki (18), pour lequel il s’est contenté de consulter quelques archives, ce qui lui a permis de jouer les spécialistes de cette très sombre page d’histoire de la Russie.

Et il vient de signer un article programmatique, très littéraire, dans la “Komolskaïa Pravda”, où il n’a pas hésité à déclarer : “En dépit du poids des erreurs et de la colossale défaite qu’a subie l’Union soviétique – cette expérience est inestimable, et nous, citoyens de Russie, nous en avons conservé l’essentiel. Nous pouvons utiliser cette expérience – qui portera ses fruits. Le pays a besoin d’une composante de ‘gauche’ dure. D’un commando capable de régler les mécanismes socialistes de l’économie, d’insister sur leur nécessité” (19). Répondant ainsi à la question que je lui posais dernièrement (20), il s’apprête donc à pratiquer l’entrisme dans le vaste parti croupion au pouvoir, pour travailler à faire régresser la Fédération de Russie au niveau de l’URSS, comme si les différentes “expériences” menées en son temps par un régime totalitaire au nom d’une idéologie criminelle n’avaient pas suffi, comme s’il n’avait rien appris de l’histoire. Au matin du 23 janvier on a d’ailleurs vu sur la place Pouchkine – au moment où ceux qui commençaient à se rassembler calmement pour soutenir Navalny se laissaient tour à tour embarquer par les flics d’une manière qui feraient rêver leurs collègues français – une file de petits bonshommes à la queue leu leu, tous coiffés d’étranges bonnets violets, remonter précautionneusement le long des “avtozaks” (paniers à salade). Un groupe de touristes de province égaré ? Non, c’étaient les “prilépinistes”, venus montrer, sans cogner, de quel côté ils étaient.

La vie politique russe est donc entrée dans une zone de turbulences, et de concurrence. Poutine, qui jusqu’à présent avait joué les arbitres entre soviéto-nostalgiques et libéraux, va avoir bien du mal, avec l’image dégradée qui est désormais la sienne, à maintenir l’équilibre et la stabilité nécessaire à la perpétuation du régime oligarchique dont il est la clé de voûte. Aurait-il d’ailleurs été volontairement déstabilisé par certains éléments de son entourage, décidés à ce qu’il ne se représente pas en 2024 ? S’il n’a pas ordonné l’empoisonnement de Navalny, et si c’est le fait, comme le suggère Raviot (4), d’une officine agissant pour le compte d’une cible de ses enquêtes, pourquoi ne provoque-t-il pas une instruction pour tentative d’assassinat ? Il prétend que les sources de Navalny viennent des services occidentaux, Raviot en suggère d’autres. Selon lui, “ces fuites proviennent probablement de personnes haut placées. De ce point de vue là, c’est un lanceur d’alerte qui est dépendant des sources auxquelles il a accès. On peut donc légitimement se poser la question de savoir s’il est maître de la communication ou pas, à partir du moment où on dépend de personnes qui fournissent des renseignements. Est-ce qu’il divulgue tout et selon son propre programme, ou est-ce qu’il y a un agenda derrière? On n’en sait rien” (21).

Le 2 février, Navalny a été condamné, par un tribunal de Moscou à la botte, à accomplir la peine à laquelle il avait été condamné avec sursis, trois ans et demi de colonie à régime normal, dont devrait être retranchée une année de peine déjà accomplie, pour ne pas s’être présenté à la convocation du FSIN, alors qu’il se remettait en Allemagne, après une période de réanimation, des séquelles de la tentative d’empoisonnement dont il avait été victime. Et alors que le Groupe Yves Rocher a retiré sa plainte et que la Fédération de Russie a versé à Navalny 4 millions de roubles de compensation dans cette affaire. Mais l’on peut faire confiance à ce qui porte le nom de justice dans un espace qui ne l’a jamais connue, pour trouver d’autres occasions de reculer indéfiniment sa libération. Le discours particulièrement poignant que Navalny a prononcé devant le tribunal, digne des grandes voix de la conscience russe, le courage et la fermeté avec laquelle il a accueilli un verdict auquel il s’attendait lorsqu’il a pris l’avion pour Moscou le 17 janvier, les manifestations que son arrestation a déclenchées dans toute la Russie, font désormais de lui la principale figure de l’opposition, le rival de Poutine, qu’il défie ouvertement. Et qu’il a formellement accusé, devant le tribunal, d’avoir tenté de l’empoisonner en utilisant les services du FSB, le qualifiant de “petit homme dans son bunker devenu fou”. Il lui reste, arrivé à la maturité de son parcours, si un assassinat cette fois réussi ne vient l’interrompre, à élaborer un programme politique qui ne soit pas que de dénonciation, dont l’on sait seulement pour l’heure qu’il est favorable à une République parlementaire.

Poutine quant à lui s’en tient à une répression toujours plus dure. Les manifestations spontanément déclenchées après la lecture du verdict à Moscou et à Saint-Pétersbourg, ont provoqué un déploiements jamais vu de “cosmonautes”, comme les appelle les manifestants, utilisant une violence injustifiée (22). Une récente législation considère comme “agents de l’étranger” les organisations accusées de recevoir de l’argent de l’extérieur, comme c’est le cas pour FBK et Mémorial, qui depuis la chute de l’URSS travaille à faire l’histoire des crimes du régime totalitaire. Une grande partie des cadres du FBK sont sous les verrous ou en résidence surveillée, et le “Comité d’enquête” (parquet) vient d’ouvrir une action pénale pour “escroquerie à grande échelle” contre le “sponsor du FBK”, Alexandre Khomenko. Nul doute que s’il s’acharne à poursuivre sur la voie d’une dictature toujours plus manifeste, Poutine va en payer le prix : en politique intérieure, où il vient de sacrer Navalny son challenger, en politique internationale et sur le plan commercial, avec, outre de nouvelles sanctions, qui commencent à peser sur son entourage oligarchique, le gel du projet de gazoduc “Nord-Steam 2”. Ce qui devrait le faire réfléchir.

Frédéric Saillot, le 2 février 2021.

(1) La photot illustrant cet article a été prise lors de la manifestation du 23 janvier à Saint-Pétersbourg, la ville de Vladimir Poutine, qui a retentit ce jour-là de “Poutin vor !” : “Poutine voleur !” et qui retentira de plus belle lors de la manifestation, encore plus massive, du 31 janvier.
(2) Voir mon article : https://www.eurasiexpress.fr/bielorussie-belarus-le-difficile-pas-de-deux-de-vladimir-poutine/
(3) https://www.youtube.com/watch?v=0tFLywxz5W8
(4) https://www.revueconflits.com/jean-robert-raviot-navalny-russie-empoisonnement/
(5) Voir mon reportage dans B. I.
(6) Voir mon article : https://www.eurasiexpress.fr/matilda-natalia-et-xenia/
(7) https://www.youtube.com/watch?v=qrwlk7_GF9g
(8) https://www.youtube.com/watch?v=hx48jaOroRQ
https://www.youtube.com/watch?v=y7rMbcKBW-E&t=3s
(9) https://www.kommersant.ru/doc/4614859?from=hotnews
(10) http://www.kremlin.ru/events/president/news/64671
(11) https://www.youtube.com/channel/UCsAw3WynQJMm7tMy093y37A
(12) https://www.rfi.fr/fr/europe/20171017-russie-alexei-navalny-remporte-une-nouvelle-victoire-judiciaire-strasbourg
(13) http://www.kremlin.ru/events/president/news/64922
(14) https://tvrain.ru/news/na_aktsijah_protesta_31_janvarja_zaderzhali_bolee_semi_tysjach_chelovek-523806/
(15) https://www.eurasiexpress.fr/un-18-brumaire-en-federation-de-russie/
(16) https://mail.yahoo.com/d/folders/2/messages/AF81Ac4Okhn4YBgpkgf6-NJgl9U?.intl=fr&.lang=fr-FR&.partner=none&.src=fp
(17) Voir mon interview de Prilepine : https://www.youtube.com/watch?v=157L2ICrBOM&t=1s
(18) Voir la question que je lui pose au cours du débat avec le public : https://www.youtube.com/watch?v=z1GEILoL_ME
(19) https://mail.yahoo.com/d/folders/81/messages/AMXSbOZI4M06YAkjhAtScJUxVAk?.intl=fr&.lang=fr-FR&.partner=none&.src=fp
(20) Voir le débat avec la salle : https://www.youtube.com/watch?v=BssB_HHZqNo&t=2s
(21) https://fr.sputniknews.com/russie/202101271045139998-alexei-navalny-populiste-croie-parole/
(22) Voir notamment : https://www.instagram.com/p/CKzdSh-FG-M/?igshid=b65yi52epi24 mais on peut trouver nombre d’autres vidéos sur le sujet.