Questions posées au colloque “Les Balkans occidentaux entre Est et Ouest”

Dans son intervention sur “Les Balkans et la géopolitique des populations”, au colloque organisé par l’Académie de géopolitique de Paris le 23 novembre dernier (1), le professeur Dumont a évoqué la notion de “nationalité telle qu’on la comprend dans certains pays, au sens ethnique”, avant de dresser la liste de “la variété de ‘nationalités’, c’est à dire d’ethnicités” présentes dans les Balkans occidentaux et les Balkans orientaux, différenciées par la langue, la religion, l’écriture et la culture.

Cette conception “ethnique” de la nationalité a existé et reste présente dans l’espace oriental européen. La Pologne de l’entre-deux-guerre distinguait la citoyenneté (“obywaltelstwo”) de l’ethnicité (“narodowosc”) polonaise, allemande, juive etc. L’URSS distinguait également la citoyenneté (“grajdanstwo”) de l’ethnicité (“natsionalnost”) russe, ukrainienne, tatare, bachkire etc., ce qui était précisé sur le passeport soviétique et l’est encore dans les documents d’état-civil en Fédération de Russie.

Pour que la “citoyenneté” prévale sur l'”ethnicité”, il faut le cadre d’un Etat qui sache la défendre et l’imposer, comme s’y efforcent les Etats-nations d’Europe de l’Ouest et du Nord. Ce qui n’a pas été le cas des Balkans occidentaux, dont les habitants ont été les sujets, parfois de seconde zone, d’empires, d’une monarchie, puis du régime communiste de Tito, qui jouait les “nationalités” les unes contre les autres, comme ce fut le cas au Kosovo, ce qui explique en partie les guerres qui ont embrasé la région après la chute du mur de Berlin. La question posée par les Balkans est la suivante : comment faire cohabiter différentes ethnies sur une même terre, en les réunissant dans une même citoyenneté ?

Vingt-quatre ans après celle déclenchée par l’OTAN contre la Serbie, en soutien à la guérilla séparatiste kosovare albanaise, dissoute juste après, l’on peut trouver matière à espérer une amélioration de la situation dans l’exposé d’Alexis Troude, qui souligne les progrès des coopérations régionales en dépit des crispations des structures étatiques et des exigences de la tutelle internationale. Il va même jusqu’à évoquer la possibilité de “réémergence d’une ‘petite Yougoslavie’, comprenant au départ la Bosnie, le Kosovo et la Serbie”. Les mêmes progrès dans les coopérations locales sont également évoquées par l’ambassadrice de Bosnie-Herzégovine, Bojana Kondic-Panic, qui déplore cependant que “le modèle centralisé imposé par les Occidentaux aille à l’encontre des intérêts des communautés de base”. L’ancienne vice-ministre de la Justice d’Albanie, souligne quant à elle les progrès de son pays dans la mise en place de l’état de droit et la lutte contre la corruption, dans la perspective de l’intégration à l’Union européenne.

Les tensions suscitées par des cadres imposés par la tutelle internationale pourraient cependant être désamorcées par la mise en place de l’autonomie locale, de la décentralisation et du principe de subsidiarité. Au Kosovo, depuis l’échec du plan Ahtisaari en 2007, une situation de désordre prévaut, qui pourrait conduire à de nouvelles tensions. Les négociations entre la Serbie et les Kosovars albanais, qui ont déclaré unilatéralement leur indépendance en 2008 – une indépendance qui n’est reconnue ni par l’ONU ni par l’UE – achoppe sur la mise en place de l’autonomie des communes serbes et roms au Kosovo. Les Kosovars serbes demandent une autonomie locale pour les municipalités où ils sont majoritaires, reliées horizontalement entre elles et verticalement à Belgrade, garantie de leur survie dans un contexte régional qui reste conflictuel, et leur permettant de mieux participer aux institutions centrales du Kosovo. En contrepartie Belgrade s’engage à accorder une autonomie substantielle aux Kosovars albanais, conformément à la résolution 1244 de l’ONU, qui garantit la souveraineté de la Serbie sur sa province du Kosovo, et qui reste en vigueur. L’absence d’accord empêche jusqu’à présent l’intégration et de la Serbie et du Kosovo à l’UE.

Dès lors la question est la suivante : les autonomies locales, aussi bien celle des communes serbes au Kosovo que celle des communes albanaises de la vallée de Presevo, n’est-elle pas la voie à suivre pour parvenir à un accord ? Que ce soit dans le cadre de l’Etat serbe qui, comme l’Albanie, réalise les normes d’un Etat de droit, ou que ce soit dans le cadre d’un Kosovo indépendant, dont les frontières, comme celles de la Serbie, seraient relativisées par l’intégration à l’Union européenne, comme c’est le cas des Etats actuellement constitutifs de l’UE. Une autonomie locale permettant le développement économique et à la notion de citoyenneté d’unifier des populations historiquement divisées par l’ethnicité. Cette solution serait sans doute préférable à celle envisagée par Sinan Baykent, qui se fait l’avocat d’une grande Albanie, réunissant à l’Etat albanais des territoires des Etats de Serbie et de Macédoine, où celle suggérée par le colonel Hogart, qui, dans sa conclusion, fait un lien entre la situation au Kosovo et la guerre en Ukraine qui, selon lui, va “changer considérablement la face du monde”.

Frédéric Saillot, journaliste, auteur de “La désinformation par les massacres, tome II Racak”, L’Harmattan 2010.

(1) https://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/les-balkans-entre-est-et-ouest/