Frappes en Syrie : les “preuves” du président Macron

Frappes en Syrie : les “preuves” du président Macron

Assis dans une salle de classe de maternelle d’un village de l’Orne le 12 avril dernier, au cours de l’entretien qu’il a en direct sur TF1 avec le journaliste Jean-Pierre Pernaud, le président Macron assène : “Nous avons la preuve que des armes chimiques ont été utilisées en Syrie”. D’où tient-il ses preuves ? Quelles sont-elles ? En a-t-il été question dans les deux coups de fil qu’il a eus avec le président Trump dans les 48 heures qui ont suivi la révélation d’attaques chimiques dans le dernier bastion terroriste de la Ghouta, Douma, à l’est de Damas ? Et qui ont conduit aux frappes d’une “coalition” des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France au petit matin du 13 avril, dans lesquelles Macron, à défaut d’apporter des “preuves” d’une attaque chimique de la part des forces du “régime” syrien, n’en a pas moins joué le rôle de boute-feu auprès de son collègue américain, lui qui avait déclaré, au lendemain de son élection en mai dernier, que s’il ne voulait pas poursuivre les errements de ses prédécesseurs en Syrie, la ligne rouge à ne pas franchir était l’utilisation du chimique par Damas. Trump s’est alors empressé de balancer un tweet digne d’un mauvais western : “Tiens-toi prête Russie, parce que les missiles arrivent beaux, nouveaux et ‘intelligents’ !” Il répondait ainsi au très clair avertissement du général Guerassimov, chef d’état-major des forces armées russes, selon lequel des frappes touchant des objectifs russes présents en Syrie trouveraient une riposte immédiate, y compris sur les sources de lancement.

Ce tweet restera dans les annales comme le symbole même du ridicule et de la fin de la suprématie stratégique séculaire de la “coalition” occidentale, dont les missiles en question, une centaine, ont été interceptés à 70% par la seule défense anti-aérienne syrienne, qui date pourtant de l’époque soviétique. Ces frappes, violant le droit international puisqu’elles n’ont pas été autorisées par un mandat de l’ONU, et agressant un Etat souverain, comme l’a souligné le président Poutine dans sa réaction dès le lendemain, ont vraisemblablement été négociées plus ou moins tacitement lors des contacts maintenus entre forces russes et forces américaines en Syrie, mais leur portée ne reste-t-elle que symbolique ? Soulignant le caractère dérisoire de ces frappes, l’ancien président de la défunte URSS, Mikhaïl Gorbatchev a déclaré le 15 avril dans un entretien à la radio Baltkom : “Ca ressemble beaucoup à des tirs d’entraînement, avant de procéder à un tir pour de bon… C’est inadmissible, ça ne va mener à rien de bon” (1). En effet, depuis les révélations faites par le président Poutine lors de son adresse à l’Assemblée fédérale russe le 1er mars, la Russie possède une indiscutable suprématie stratégique, qui ne peut que conduire à un affrontement nucléaire destructeur en cas d’agression occidentale contre les intérêts russes (2).

Car il faut s’interroger sur les raisons de ces frappes limitées et sur leur fonction. Elles ont eu lieu le jour-même de l’arrivée des équipes de l’OIAC à Damas, pour aller enquêter sur l’attaque chimique à Douma : pourquoi ne pas attendre les résultats de l’enquête de cet organisme international reconnu ? Là Macron aurait pu trouver confirmation, ou infirmation, de ses “preuves”. Dans la première hypothèse, des sanctions auraient été justifiées. Mais ne se situe-t-on pas plutôt dans la seconde ? Et ces frappes ne sont-elles pas un prélude à de nouvelles révélations sur l’utilisation du chimique par Damas dans son offensive sur les derniers abcès de fixation terroristes, présentés comme des “rebelles”, dont la prochaine étape est la région d’Idlib ? Il s’agirait donc pour la “coalition” occidentale de maintenir un morcellement de la Syrie, en poursuivant un appui aux “rebelles”. Les cadres de l’Etat islamique défait dans l’Est de la Syrie, ainsi que leurs familles, ont d’ailleurs été exfiltrés par les forces américaines pour être réutilisés ailleurs, comme l’ont attesté des témoignages locaux et ceux des forces russes. Il faut donc s’attendre à de nouvelles révélations sur l’utilisation du chimique par Damas, à chaque fois que ce qui reste d’abcès de fixation “rebelles” se trouvera en mauvaise posture sur le terrain, justifiant de nouvelles frappes de la “coalition”. Car la dernière mise en cause de Damas pour l’utilisation du chimique “contre sa propre population” n’est que la suite d’une longue série.

La dernière fois, on l’a rappelé, c’était voici un an à Khan Cheikhoun, dans la région d’Idlib, un mois avant l’élection de Macron, d’où son avertissement ex post. Le 4 avril 2017, une attaque au gaz sarin par un bombardement aérien des forces syriennes est révélée par des vidéos postées sur les réseaux sociaux, notamment par les “casques blancs”, et relayées par la presse internationale. Une polémique a lieu sur la nature de l’attaque et ses objectifs, une enquête de l’OIAC sur place est demandée par la Russie, alors que le terrain est occupé par les terroristes d’Al Qaida et ses différentes ramifications et dénominations. Les “preuves” d’une attaque au gaz sarin par les forces de Damas sont notamment étayées par un rapport de MSF (3), Médecins sans frontières, qui déclare que “parmi les victimes de l’attaque sur la ville de Khan Sheikhoun transférées à l’hôpital de Bab Al Hawa, situé à 100 kilomètres au Nord, près de la frontière turque, MSF a constaté chez huit patients des symptômes – pupilles rétractées, spasmes musculaires et défécation involontaire – caractéristiques d’une exposition à des agents neurotoxiques, tels que le gaz sarin”.

Je contacte alors l’attaché de presse de MSF le vendredi 14 avril en début de matinée pour en savoir plus. L’on me dit que c’est le personnel local de MSF qui a fait le constat et que pour des raisons de sécurité, à cause des enlèvements, l’équipe locale est constitués de Syriens, mais pas de Turcs. L’on me précise que cette équipe locale est supervisée par une direction à Dubaï ou en Turquie, à Gaziantep. Je demande des précisions sur l’équipe locale : qui sont-ils, quels sont leur nom, leur fonction, peut-on les contacter ? L’on me répond que l’on ne peut me donner leur nom, pour des raisons de sécurité, et que l’on va contacter les “superviseurs” dans la journée. J’insiste, arguant qu’il y va de la crédibilité du rapport de MSF. L’on me promet alors de me rappeler dans la journée. A midi, l’on me rappelle pour me dire qu’à Dubaï le week-end commence le vendredi et que l’on me rappellera lundi. Je rappelle cependant le 20 avril, où l’attaché de presse finit par avoir le “superviseur” à Dubaï par Skype, me donnant les précisions suivantes : MSF a mis en place “comme on a pu une sorte de formation” avec des médecins syriens basés à la Ghouta, à partir d’août 2013, afin de former des équipes “aptes à soigner les symptômes d’exposition au gaz”.

Pour revenir aux frappes du 14 avril dernier, observons qu’elles ont eu lieu au lendemain de la prise de contrôle de la ville de Douma par Damas, la police militaire russe commençant à enquêter en détail sur l’attaque chimique. Deux participants aux soins donnés à des victimes présentant des signes de suffocation sur une vidéo apportée comme “preuve” ont été retrouvés. Ils témoignent que ce jour-là, des victimes intoxiquées par la fumée d’un incendie suite à un bombardement ont été soignées dans l’hôpital où ils se trouvaient, et qu’un inconnu est alors arrivé déclarant qu’il s’agissait d’une attaque au gaz, créant ainsi une panique, le tout étant filmé (4). Dans les heures qui ont suivi les frappes, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, au cours d’une réunion du Conseil de la politique de défense extérieure, a également révélé que lors d’un entretien avec le président Poutine l’avant-veille, Macron a décliné l’invitation qui lui était faite d’apporter publiquement les preuves d’une attaque chimique à Douma dont serait responsable Damas, invoquant “nous ne pouvons présenter de données, d’autant plus que ceci n’est pas notre secret” (5). L’on sait depuis que Washington prétend que ces preuves qu’il détient sont “secrétisées”. Mais Lavrov révèle également ce jour-là que l’intoxication dont on été victimes Skripal père et fille à Salisbury le 4 mars, serait due, au terme d’analyses effectuées, à la demande de l’OIAC – qui cependant ne l’a pas intégré dans son rapport -, par le laboratoire suisse indépendant à Spiez, à un agent paralysant de provenance anglo-saxonne, le BZ, non fabriqué en Russie. Les effets du BZ, non mortel, se manifestent de trente à soixante minutes après exposition, et auraient une durée de quatre jours. Ce qui explique peut-être que les Skripal soient revenus à eux, sans toutefois qu’ils soient autorisés à communiquer avec l’extérieur, alors que s’ils avaient été exposés au “Novitchok”, leur mort immédiate aurait été assurée.

N’a-t-on alors pas là affaire à une opération de désinformation dans les règles, avec à la source des services, notamment britanniques, relayée par l’industrie médiatique internationale, toute heureuse de trouver un os anti-russe à ronger en boucle, visant à formater l’opinion publique mondiale à l’inéluctabilité d’une guerre contre la Russie ? Observons que l’affaire Skrypal intervient trois jours à peine après le discours de Poutine à l’Assemblée fédérale, au cours duquel il a détaillé le nouvel arsenal nucléaire offensif russe, ruinant les efforts occidentaux pour assiéger la Russie de ses bases et de son bouclier anti-missile (2). Alors qu’il espérait, un peu naïvement, que cela pousserait les Occidentaux à s’asseoir à la table des négociations, ceux-ci sont restés silencieux. L’affaire Srypal pourrait bien en être la réponse. Mais une guerre contre la Russie ne peut plus prendre la forme d’un affrontement global, suicidaire pour les Occidentaux. Il est donc à prévoir qu’elle prendra une forme tous azimuts : économique comme on le voit avec la chute du rouble suite aux nouvelles sanctions contre les grandes entreprises russes, et par conflits locaux interposés, pouvant monter en puissance. Porochenko ne vient-il pas de déclarer que l’opération “anti-terroriste” dans le Donbass prendrait le 30 avril pour être remplacée par une véritable opération de guerre ? Quand à la libération d’Idlib projetée par l’armée syrienne, elle sera sans doute l’occasion de nouvelles alertes à des attaques chimiques suivies de l’impossibilité pour les Occidentaux de ne pas y intervenir.

Interpellé par le président russe, Macron ne pouvait cependant pas ne pas apporter au moins un début de preuves. C’est sans doute la raison de la publication à la hâte le 14 avril d’une “évaluation nationale de l’attaque chimique du 7 avril 2018”, mal ficelée, produite par le ministère des Affaires étrangères (6). Soulignons, “l’attaque chimique”, au singulier. Car le texte commence par faire état de “deux nouveaux cas de recours à des substances toxiques”, lesquels “ont fait l’objet d’une communication spontanée de la société civile et des médias locaux et internationaux à partir du 7 avril en fin d’après-midi”. Sont cités également la “Syrian American Medical Society”, associée aux “casques blancs” notoirement affiliés à al Nosra, ainsi que l'”Union of Medical Care and Relief Organizations”, créée à Paris en 2012, à laquelle est associée MSF. Cette “évaluation” serait le résultat des “analyses” par les “services français” des “témoignages, photos, vidéos apparus spontanément sur les sites spécialisés, dans la presse et les réseaux sociaux dans les heures et jours qui ont suivi l’attaque. Des témoignages obtenus par les services ont également pu être analysés”. Quels témoignages ? On n’en saura pas plus.

Du travail sérieux, on le voit, qui dispense à l’évidence d’une enquête sur place. Car la synthèse porte essentiellement sur des vidéos, dont les “services” assurent la fiabilité, identifiant les symptômes présentés par les victimes, et faisant état de “plusieurs dizaines de personnes, au moins quarante selon plusieurs sources”, qui “seraient mortes d’une exposition à une substance chimique”. Dont l’on va sans doute retrouver les cadavres pour déterminer par autopsie la cause de leur mort. Et cette “évaluation” de conclure : “en raison des renseignements recueillis par nos Services, ET EN L’ABSENCE A CE STADE D’ECHANTILLONS CHIMIQUES ANALYSES PAR SES LABORATOIRE (7), la France estime donc 1) que sans doute possible, une attaque chimique a été conduite contre des civils à Douma le 7 avril 2018, et 2) qu’il n’existe pas d’autre scénario plausible que celui d’une action des forces armées syriennes dans le cadre d’une offensive globale dans l’enclave de la Ghouta orientale”. C’est pourquoi sans doute les terroristes ne sont jamais nommés comme tels, au profit du terme neutre de “combattants”, et que l’action de l’armée syrienne est présentée comme constituée d’autant d’opérations, dont les gazages, destinées à “terroriser les populations afin de briser leurs dernières résistances”. Que ces populations, après quatre années de totalitarisme islamique, accueillent l’armée syrienne et ses alliés russes dans la liesse de leur libération, comme le montrent les reportages de la télévision russe, qui elle est sur place, ne fait sans doute pas partie de ce que les “services” se donnent pour tâche d’analyser.

Ce document, indigne d’un Etat qui prétend respecter les principes démocratiques, jusqu’à les imposer par la force à d’autres moins bien lotis, n’est en fait qu’une répétition du document publié sur son site le 2 septembre 2013 par le premier ministre de l’époque, Jean-Marc Ayrault, intitulé “Synthèse nationale de renseignement déclassifié” (8). Ecrite en fait à la hâte par un communiquant, conseiller de presse du ministre de la Défense, Sacha Mandel, bien qu’elle prétende être “constituée de renseignements déclassifiés issus des sources françaises”, cette “synthèse nationale” n’était en fait qu’un copier-coller, reprenant les mêmes éléments qu’une synthèse américaine. Celle-ci reposait sur des présomptions d’attaques chimiques par Damas à la Ghouta le 21 août 2013, réclamant un minimum de moyens techniques dont ne bénéficieraient “aucun groupe appartenant à l’insurrection syrienne”. Hollande, qui réclamait à corps et à cris une intervention pour parfaire son plan sur la Syrie, qui passait notamment par la famille Tlass, s’était trouvé ensuite ridiculement seul en rase campagne, Obama renonçant à l’accompagner. Macron espère-t-il prendre la suite de son prédécesseur sur ce sujet après avoir prétendu vouloir s’en démarquer ? Observons que le ministre de la Défense de l’époque n’était personne d’autre que Le Drian, actuel ministre des Affaires étrangères, assurant ainsi la continuité des dossiers. Notamment sur les contrats d’armements et sur les livraisons d’armes aux terroristes en Syrie.

Avec Macron, prenant la suite de Sarkozy et de Hollande, la France est ainsi associée à un jeu trouble qui la rend objectivement alliée des terroristes égorgeurs et anthropophages en Syrie. Ceux-là même qui égorgent des Français, les écrasent et les mitraillent sur leur sol, alors que la Russie elle les combat avec courage et efficacité. La France qui s’y efforce aussi dans le Sahel, ferait donc bien de sortir de la confusion mentale du “en même temps”, et de savoir qui sont ses véritables alliés. En tout cas pas non plus ceux du marigot de Washington.

Frédéric Saillot, le 15 avril 2018.

(1) РИА Новости https://ria.ru/syria/20180415/1518675664.html
(2) http://www.eurasiexpress.fr/du-coulage-du-koursk-a-la-panoplie-anti-anti-missile-les-enjeux-de-la-presidentielle-russe/
(3) https://www.msf.fr/communiques-presse/attaque-de-khan-sheikhoun-syrie-les-victimes-vues-par-msf-presentent-des-symptomes-concordant-avec-une-exposition-a-des
(4) https://fr.sputniknews.com/international/201804131035935022-moscou-attaque-presumee-douma/
(5) https://ria.ru/syria/20180414/1518656778.html
(6) 180414 – Syrie – Synthèse – Les faits.pdf
(7) C’est nous qui soulignons.
(8) http://www.eurasiexpress.fr/crise-syrienne-la-note-falsifiee-du-gouvernement-francais/