Le Jeu russe sur l’échiquier global vu de l’Ouest

Dans un ouvrage intitulé en français Le Cavalier de bronze (1) – en référence à la statue de Pierre le Grand par le Français Etienne Maurice Falconet sur le quai de la Neva – et en anglais Russia under Western Eyes – non sans référence au roman de l’écrivain anglais d’origine polonaise Joseph Conrad intitulé Under Western Eyes – l’historien américain Martin Malia, spécialiste de l’histoire intellectuelle de la Russie et de l’Europe, observe le mouvement de balancier opéré par les relations de la Russie avec l’Occident. Depuis Pierre le Grand – où la Russie fait son entrée sur l’échiquier européen grâce à sa victoire sur Charles XII de Suède le 8 juillet 1709 à Poltava – jusqu’à l’effondrement de l’URSS en décembre 1991 – causé par l’échec de Gorbatchev à réformer le système soviétique – ce mouvement de balancier a lieu selon lui à peu près tous les cinquante ans. La Russie passe ainsi successivement de phases d’ouverture et de rapprochement avec l’Occident – jusqu’à franchement envisager devenir un Etat européen comme un autre – à celles de fermeture et de repli sur une identité singulière et un sonderweg – une voie de développement particulière – marquées par le despotisme, l’asservissement et un expansionnisme agressif.
L’ouvrage que le sénateur russe Alexeï Pouchkov vient de publier aux éditions ODM, Le Jeu russe sur l’échiquier global, pourrait être considéré, au moins chronologiquement, comme la suite de cette étude, du point de vue d’un spécialiste des relations internationales de la Fédération de Russie, pour la période qui va de l’échec de Gorbatchev – qu’il a vécue comme membre de l’équipe de consultants chargée de rédiger ses discours – aux accords de Minsk visant à régler la crise ukrainienne commencée fin 2013.

Selon Malia, le “despotisme éclairé” de Pierre le Grand, puis de Catherine II, adeptes des Lumières européennes, réalise une première “révolution par le haut” de la Russie, afin de sortir du Moyen-Âge et d’intégrer au système européen un Etat moscovite resté jusque-là perdu au bout du monde après trois siècles de domination mongole. La fameuse “fenêtre ouverte sur l’Europe” par la fondation de Saint-Pétersbourg, propulse la Russie dans ce que l’on nomme l’époque moderne en lui permettant une liaison directe avec les principaux Etats européen par la Baltique et le début de la modernisation d’un pays qui n’avait connu ni la Renaissance ni l’Âge classique. Si bien qu’un siècle après avoir fait son entrée dans le “concert européen” la Russie devient la première puissance militaire du continent lorsque Alexandre Ier entre dans Paris à la tête des troupes alliées contre le “tyran Bonaparte”. Egalement souverain “éclairé” – dont le président américain Thomas Jefferson possède un buste sur son bureau – il se serait payé le luxe de conseiller à Louis XVIII d’octroyer aux Français une monarchie constitutionnelle. Sans pour autant accorder à son peuple le gouvernement constitutionnel qu’il avait promis d’installer au début de son règne.

Vingt-cinq ans après la révolution française de 1789, la Russie devient alors le gendarme des monarchies d’Ancien Régime situées à l’Est du continent. Le “despotisme éclairé” se mue en “despotisme oriental” dont le parfait représentant est le tsar Nicolas Ier, qui accède au pouvoir en matant l’insurrection des Décabristes, qui voulaient obtenir de lui une constitution. Catherine II et Alexandre Ier ont fait avancer la frontière occidentale de la Russie jusqu’en Finlande et en Pologne – dont la constitution libérale est perçue comme une menace par les autocraties qui l’entourent – ainsi que jusqu’en Bessarabie et sur les rives de la mer Noire, ouvrant la Méditerranée à la puissance russe. Elle est alors perçue comme une menace par les régimes libéraux de l’Ouest du continent, et le récit de voyage du marquis de Custine, “La Russie en 1839” fixe durablement des clichés sur son obscurantisme dans l’opinion européenne. A tel point qu’Anglais et Français interviennent aux côtés de la Turquie dans la guerre de Crimée pour empêcher la Russie de s’emparer des détroits. Sa défaite militaire prouve le retard technologique de la Russie, une constante dans ses relations avec l’Ouest européen – qui lui se développe et commence à s’industrialiser – signant la fin de son hégémonie sur le continent. Alexandre II accède au trône, qui entreprend alors une nouvelle phase de modernisation de la Russie, une seconde “révolution par en haut”.

Les grandes réformes des années 1860 mettent notamment fin au servage, créent un système judiciaire indépendant ainsi que des assemblées locales électives, les zemstvos élus et les doumas municipales dans les grandes villes – fondements d’une société civile de type moderne – ne remettant cependant pas en cause l’absolutisme en matière de gouvernement. Mais, selon Malia, citant Tocqueville, “le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer”. Dès 1862 apparaît un mouvement populiste qui tente de soulever les masses paysannes et une nouvelle insurrection éclate en Pologne, ce qui met fin aux réformes. La répression radicalise une opposition clandestine vouée à une surenchère qui participe elle aussi de ce télescopage des étapes du développement à l’occidentale, trait récurrent de l’histoire russe. Une campagne d’attentats terroristes est lancée, dont l’un coûtera la vie au tsar. Ce qui ne contribue qu’à retarder l’apparition d’une opposition au sein de la société civile constituée autour des zemstvos.

Cependant sous Alexandre III, le ministre de Witte lance une industrialisation “sans doute la plus rapide et la plus révolutionnaire jamais connue par aucun pays” dont le symbole est le transsibérien. La Russie s’intègre au consortium capitaliste international, capitaux et équipements affluent d’Allemagne, de Grande-Bretagne et surtout de France. Ces transformations conduisent à la révolution de 1905, obligeant Nicolas II à octroyer une demi-constitution par la création d’une Douma d’Empire aux pouvoirs réduits et élue au suffrage censitaire. Intégrée à l’Europe capitaliste et libérale, “son intégration à l’extrémisme européen était encore plus avancée”. L’Allemagne, qui s’est unifiée et industrialisée sous la férule du ministre prussien Bismarck, a remplacé la Russie comme première puissance conservatrice en Europe après sa victoire sur la France en 1871. Face à elle, la France et la Russie réalisent une première alliance de revers, bientôt rejointe par l’Angleterre dans la Triple-Entente, opposée à la Triple-Alliance de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie. C’est le moment où le roman, la musique et le ballet russes jaillissent en Europe, tandis que Kandinski théorise bientôt la désintégration de la représentation classique en peinture.

La Première Guerre mondiale met fin aux Anciens Régimes, “mais dans les pays où la démocratie était une nouveauté, elle sera rapidement capturée par des idéologies extrémistes”. Lénine et les bolchéviks mettent à profit les destructions et l’effondrement de l’Etat pour réaliser leur coup d’Etat “au nom des travailleurs”. Selon Malia, toute l’histoire de la “révolution russe” et du régime soviétique – qui pendant 70 ans a prétendu incarner “une société socialiste à l’avant-garde du progrès de l’humanité” – tient à cette manipulation initiale. Il remarque d’ailleurs que “le terme ‘socialisme’ au sens générique – y compris celui de ‘communisme’, son dérivé extrémiste – a cette particularité d’avoir été créé avant le type de société qu’il entend décrire”. Il en infère que “‘socialisme’ ne désigne pas une réalité inscrite dans l’histoire, mais un idéal opposé à la société existante”. C’est au sens propre une utopie, un non-lieu. Le fondateur du marxisme a d’ailleurs commencé d’élaborer sa théorie “dans un monde où l’industrialisation, même en Angleterre, n’en était qu’à ses débuts”. Se fondant sur le développement inégal du capitalisme en Europe, il imaginait le scénario selon lequel “la France qui avait fait sa révolution ‘bourgeoise’ en 1789, produirait une révolution socialiste dont l’explosion déclencherait dans une Allemagne encore ‘moyenâgeuse’ une révolution tout à la fois bourgeoise et socialiste”. C’est le schéma de la révolution permanente appliqué par Lénine et Trotski à la Russie, plus en retard encore que l’Allemagne.

La Russie redevient alors une figure de l’altérité. Elle prétend cependant ne plus être à la remorque des Etats occidentaux, mais à leur avant-garde. Pourtant Lénine et Trotski ne savaient pas comment faire pour atteindre “l’apogée socialiste du développement occidental”, la révolution ayant échoué en Allemagne, grâce d’ailleurs à son niveau de développement plus avancé. Contraints à l'”expérimentation”, ils pratiquent d’abord “le communisme de guerre” pendant une “guerre civile” qui constitue le premier épisode d’une lutte de classe intérieure d’une impitoyable cruauté. Dans ce contexte, la nationalisation complète de l’industrie et du commerce, l’abolition du marché et même de la monnaie, provoque l’effondrement de l’industrie et la famine. La destruction de la société civile est menée à son terme, les ouvriers et les paysans se révoltent. Lénine crée alors un Parti-Etat, une bureaucratie composée de membres du parti, de “spécialistes bourgeois” voire d'”officiers tsaristes” flanqués de “commissaires politiques”, bientôt éliminés. Il improvise un retour partiel au marché : l’agriculture, la petite industrie et le petit commerce sont libérés tandis que l’industrie lourde et le crédit restent aux mains du Parti-Etat.

L’économie commence très vite à revivre, mais cela reporte le passage au socialisme à une date indéterminée. Pour Trotski, il fallait en finir avec la NEP, la Nouvelle Politique Economique, et la remplacer par un plan de développement industriel intensif. C’est le programme qu’entreprendra sans lui Staline dès 1927, en baissant les prix agricoles pour dégager le capital nécessaire à la réalisation du plan. Les paysans réagissent en réduisant leurs livraisons de céréales : trois ans après la mort de Lénine la NEP est dans l’impasse, menaçant le plan d’effondrement. Boukharine propose alors d’augmenter les prix agricoles, permettant un “passage au socialisme par l’échange”. Le parti est devenu une armée politique d’un million de membres, organisée pour obéir à une unique “ligne générale”, commandée par “l’homme de fer” qui fait condamner Boukharine pour “déviationnisme de droite” et lance la troisième phase de l'”expérimentation” : la collectivisation forcée et l’industrialisation intensive. Qui n’est pas sans rappeler la “vieille méthode russe de révolution autocratique pour combler le retard du pays”.

Le plan quinquennal répond aux principes idéologiques absolument nouveaux du parti-Etat communiste, qui conduit à “liquider les koulaks en tant que classe”. Pour Marx, l’industrialisation aux mains du prolétariat deviendrait libératrice. Pour Staline le marxisme devient une doctrine de l’industrialisation à tout prix, où le prolétariat est ouvertement exploité par la dictature qui prétend agir en son nom. Staline déclare cependant s’inspirer du Marx de “l’accumulation primitive du capital” par les “enclosures” dans l’Angleterre du XVIIIème siècle – une erreur selon Malia – pour réaliser une collectivisation “qui devient le pivot du plan socialiste en URSS. Au prix de six à huit millions de morts” dans les terres agricoles, du fait d’une famine provoquée par les réquisitions forcées, notamment en Ukraine où l’on peut parler de génocide (2). En 1935 la planification étatique a remplacé ce qui restait d’économie de marché, une “bureaucratie idéocratique règne presque universellement sur le pays, le monde rural subit un servage d’Etat et le monde ouvrier l’exploitation du travail à la pièce, le tout appuyé par une terreur policière et une institution encore inconnue du monde extérieur : le Goulag”. En 1936 Staline annonce officiellement que la Russie a atteint les socialisme et rédige une nouvelle constitution.

C’est alors qu’il passe à la quatrième phase de l’expérimentation pour consolider la nouvelle société : les vagues de purges des années 1936-1939. En effet, tant que le socialisme était à l’horizon, les imperfections pouvaient être acceptées comme provisoires, là elles sont patentes, inhérentes à un système d’asservissement couplé à la pénurie. La solution était de le nier, tout en en attribuant la responsabilité à une conspiration de “traîtres” et de “saboteurs” montée par les trotskistes et les “agents de l’étranger”, à éliminer physiquement ou à envoyer au Goulag. Cela donne à Staline un parti presque entièrement neuf, dont 80% ont été recrutés après 1935, tout à sa dévotion, bénéficiant de privilèges, qui gouvernera l’URSS jusqu’aux années 1980. “Si elle a pu jouir si longtemps de ses places, c’est parce que le capital de terreur accumulé par les purges sera suffisamment fort pour étayer le système au-delà de la mort de Staline en 1953. Mais la Russie stalinienne demeure une puissance de second rang, entourée de puissances hostiles, et la répression commence à se savoir dans les rangs des sympathisants occidentaux. Deux événements la sortent de son isolement : la crise économique des années 29-33 et l’exploitation de cette crise par le fascisme.

La menace majeure vient de l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. La réalité soviétique passe au second plan devant la nécessité d’une coalition : naît alors la formule de “front populaire” réunissant contre la droite les libéraux, les socialistes et les communistes en 1934 en Espagne, et en 1936 en France. Cette unité antifasciste est un temps mise à mal par le pacte germano-soviétique, vite oublié lors de l’invasion de l’URSS par Hitler en juin 1941. Ce qui fait qu’elle est moins perçue par la nature de son régime que par la conviction qu’il est le plus antifasciste d’Europe, bientôt “blanchi” par la Grande Guerre patriotique, au prix de millions de morts, et normalisé comme pays industriel. Cependant entre la 1ère et la 2nde guerres mondiales, les deux régimes extrémistes du fascisme et du communisme ont continuellement interagi entre eux, le communisme étant “un puissant stimulant de la croissance du fascisme”. Longtemps après la guerre, l’antifascisme est d’ailleurs resté un moyen efficace de promotion du communisme. Et alors que les Occidentaux découvrent le système de terreur et d’extermination du nazisme, celui du communisme reste dissimulé dans les profondeurs du continent.

Durant les sept premières semaines de l’offensive allemande, 3,9 millions de soldats soviétiques se rendent aux Allemands, accueillis en libérateurs par une population qui attendait d’eux la fin du kolkhose et la réouverture des églises. Mais Hitler lui fait rapidement comprendre “que les Untermenschen slaves seraient traités comme des esclaves-nés qu’ils étaient et qu’il comptait s’appuyer sur les fermes collectives pour exploiter le pays conquis”. Staline, qui rend partiellement la liberté de culte et en appelle à la défense de la patrie tout court, peut alors sauver Moscou et son expérimentation soviétique, puis l’année d’après remporter la victoire décisive dans la ville de la Volga rebaptisée en son honneur. S’interrogeant sur le “bilan d’Octobre” en 1945, Malia remarque qu'”Hitler avait sauvé la réputation progressiste de la Russie stalinienne en lui offrant le repoussoir du fascisme et avait fait de l’URSS la première puissance européenne, donnant à Staline ce qu’aucun tsar n’avait osé espérer depuis Alexandre Ier”. Staline mettait en effet la main sur la quasi-totalité de l’ancien Empire des Habsbourg et sur la moitié de celui des Hohenzollern, quand les partis communistes français et italien devenaient des forces de premier plan. Avec la victoire de la révolution chinoise et l’influence active dans les anciens empires coloniaux, le Kremlin communiste avait des capacités d’agir “supérieures à tout ce qu’avait rêvé en son Palais d’Hiver le gendarme d’Ancien Régime”.

Les relations internationales de l’URSS restent cependant conditionnées par le but ultime de la révolution mondiale, toujours à l’ordre du jour, même si les moyens d’y parvenir peuvent varier. Malia compare la politique extérieure de l’URSS avec les pays capitalistes à celle qu’entretenait l’Empire Ottoman avec la Chrétienté : engagé dans une guerre sainte qui ne pouvait qu’aboutir au triomphe universel de l’islam, il n’a jamais signé de traité avec aucun Etat européen, à l’exception de la France de François Ier, mais seulement des trèves, en fonction de l’évolution de la confrontation. L’URSS, qui en 1918 s’est retirée du marché international, ne renoue des relations diplomatiques purement formelles avec la plupart des Etats qu’à la fin des années vingt. Mais Moscou “se présente sur la scène internationale avec un double visage : celui de l’Etat soviétique et celui du mouvement communiste mondial”. L’URSS entre cependant à la SDN en 1934, au moment où elle met en oeuvre la stratégie des fronts populaires, et conclut, à nouveau pourrait-on dire, avec la France une alliance de revers contre l’Allemagne. Cependant jusqu’en 1938, la France et l’Angleterre sont hésitantes face aux deux régimes totalitaires, espérant qu’ils finiraient par se combattre. Le contraire se produit avec le pacte Molotov-Ribbentrop. Mais en juin 1941, Staline acculé s’allie aux Occidentaux, chacun dissimulant ses buts de guerre, qui deviennent manifestes à Yalta.

Après 1945, remarque Malia, l’URSS, à l’exemple de Soliman le Magnifique, ne signera jamais de traité de paix avec l’Allemagne, ni avec ses grands alliés de la Seconde Guerre mondiale, quand l'”expérimentation” soviétique aboutissait à la création d’un empire. Les Etats-Unis devenus une super-puissance, le concert européen cède la place à un monde bipolaire, dont les deux pôles sont situés en dehors du coeur historique de l’Occident. La doctrine Truman, à laquelle répond la doctrine Jdanov, vise à empêcher toute nouvelle expansion soviétique, donnant lieu à une nouvelle forme de belligérance : la guerre froide. Qui n’aura jamais lieu d’autant plus que les deux “grands” sont dotés de l’arme atomique, qui pouvait faire déboucher le conflit sur un Armageddon. Mais le vrai conflit était idéologique : “selon la terminologie moscovite, il s’agissait d’une lutte des classes internationale entre deux systèmes sociaux. La guerre froide tenait donc à la persistance de cette anomalie qu’était la double nature de l’URSS, Etat souverain et foyer de la révolution mondiale, anomalie considérablement amplifiée par son nouveau statut de superpuissance”.

Les relations internationales de l’URSS connaissent alors plusieurs périodes, en fonction du Gensek, du secrétaire-général du parti-Etat. La première, jusqu’à la mort de Staline en 1953, constitue une phase aiguë avec le blocus de Berlin, la division de l’Allemagne, la création de l’OTAN, la révolution chinoise en 1949, dont, selon Malia, Staline eût préféré qu’elle n’eût eu lieu que sur la moitié du territoire, sans doute pour affaiblir un voisin trop encombrant, progression à laquelle les Occidentaux mettent un frein par l’intervention en Corée en 1950. La seconde phase s’ouvre avec la venue au pouvoir de Nikita Khrouchtchev qui promeut un politique de coexistence pacifique, faisant miroiter à certain la possibilité du rapprochement des deux systèmes mais qui n’en demeure pas moins marquée par la conviction de la supériorité du système communiste, le premier à envoyer un homme dans l’espace, et la perspective de sa victoire finale. Khrouchtchev reste cependant celui qui va démythifier le mythe de l’URSS et de Staline lors du XXème congrés du PCUS en 1956, provoquant l’octobre polonais et l’insurrection hongroise, le premier à imputer au système ses erreurs, et donc à tenter de les corriger, provoquant une nette amélioration de l’économie. Il fait retirer la dépouille de Staline des côtés de celle de Lénine et autorise la publication d'”Une journée d’Ivan Denissovitch” d’Alexandre Soljenitsyne, véritable bombe qui s’en prend au fondement même du système, et premier acte de la naissance d’une opposition intérieure au communisme, ébauche d’une société civile, avec le mouvement des dissidents.

Cependant la guerre de classe internationale finissant par faillir déboucher sur un conflit nucléaire lors de la crise de Cuba, Khrouchtchev est évincé au profit de Leonid Brejnev, jugé plus prudent. L’URSS et l’Occident inaugurent alors une politique dite de “détente” avec le traité de limitation des armements nucléaires SALT I, l’Ostpolitik du chancelier Brandt et un accroissement des relations économiques censées diminuer la tension. Cependant des limites à cette politique apparaissent bien vite avec la répression du printemps de Prague en 1968, donnant un coup d’arrêt à la tentative d’expérimentation d’un “socialisme à visage humain”, et en 1978 le déploiement des missiles soviétiques SS-20 au coeur du continent, à quoi répond la “guerre des étoiles” de Ronald Reagan, débouche sur une “seconde guerre froide”. La politique de détente connaît un coup fatal lorsqu’en 1979 l’Armée rouge entre en Afghanistan et qu’en 1981, l’URSS met fin au défi qu’imposait Solidarnosc au régime communiste, par gouvernement polonais interposé. Les dissidents russes sont à leur tour emprisonnés ou expulsés, comme Soljenitsyne en 1974, lorsque le KGB découvre le manuscrit de “L’Archipel du Goulag”. En 1970 Andreï Amalrik publie un ouvrage au titre prophétique “L’URSS survivra-t-elle en 1984 ?”

Au moment où Gorbatchev accède au pouvoir en 1985, après les brefs épisodes de d’Andropov et de Tchernenko, la confrontation Est-Ouest n’a jamais cessé tout au long des soixante-huit années que le régime communiste est resté en place. Commence alors une nouvelle période de rapprochement, “sans équivalent depuis Voltaire et sa Catau” (3) déclare Malia, au point de vouloir réaliser la “Maison commune européenne”. Gorbatchev – soutenu par les partis communistes occidentaux engagés depuis les années soixante-dix dans l'”eurocommunisme” – entame une série de réformes intérieures, la “perestroïka” (“restructuration”) et modifie radicalement la politique internationale de l’URSS : c’est la “nouvelle pensée”, c’est à dire la fin de la guerre froide. L’URSS renonce à la course aux armements, retire ses SS-20 et signe un accord interdisant le déploiement de missiles à moyenne portée en Europe. Puis viennent bientôt le retrait d’Afghanistan et la reconnaissance de la réunification allemande. Le bloc de l’Est éclate en fait au moment où Solidarnosc remporte les élections en Pologne, ce qui met fin au régime communiste imposé en 1945. Ce qui a été qualifié de nouvelle NEP par certains, nécessitée par une stagnation économique structurelle, débouche sur la fin du communisme et l’effondrement de l’URSS. Après l’échec du coup d’Etat conservateur d’août 1991, Gorbatchev disparaît, laissant Eltsine seul en place comme président de la Fédération de Russie, les autres Républiques prenant également leur indépendance. Selon Malia, il n’avait pas lu Tocqueville : “le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer”.

C’est en fait tout l’ordre international décidé à Yalta qui est remis en cause par ces événements : “De l’Elbe à l’Oural, et au-delà (4), les peuples proclamaient leur souhait de redevenir des ‘sociétés normales’ et de ‘réintégrer l’Europe'”. Selon Malia “la ‘logique’ de l’histoire était ramenée à son niveau de 1789”. Et il conclut ainsi : “la raison profonde de l’effondrement soviétique aura été la non-viabilité intrinsèque, comme ‘système social’, du Parti-Etat léniniste, cette structure inversée. Et cette cause première tient à l’irréalité intrinsèque du fantasme marxiste d’émancipation de l’homme par un socialisme conçu comme négation du capitalisme”.

Alexei Pouchkov ne partage pas cette opinion. Dans son ouvrage, composé de phrases simples donnant l’impression d’un récit objectif du cours des événements, dans un style “tweeté” calqué sur la syntaxe russe, plutôt journalistique, en outre mal desservi par une ponctuation souvent hasardeuse, il commence par dresser un bilan très négatif de la perestroïka, qu’il a vécue de l’intérieur. Il accuse notamment Gorbatchev de ne pas savoir où il allait, mené par son mentor Iakovlev, tout comme leurs prédécesseurs bolchéviques au moment de l'”expérimentation”. Dirigeant provincial du nord du Caucase, il n’avait pas selon lui une expérience suffisante de l’Etat, négligeant ses intérêts au plan international. Puis au fil des pages, une véritable doctrine de la politique étrangère de la Russie d’aujourd’hui se dessine, celle que partagent les dirigeants actuels de la Fédération de Russie, comme l’a déclaré l’ambassadeur Alexeï Meshkov dans son discours de présentation du livre organisée par l’association Alliance franco-russe au Centre spirituel de Russie le 13 novembre dernier (5).

Rappelons cependant qu’au moment où Gorbatchev prend les rênes du pouvoir, l’Etat c’est le “Parti-Etat” cimenté par l’idéologie. Toucher à l’une était forcément toucher à l’autre. Ce que reconnaît Pouchkov : “le problème de Gorbatchev était qu’il n’a pas su séparer la composante idéologique de la politique extérieure russe des intérêts de l’Etat. Ce n’était pas facile, ils étaient fortement imbriqués”. Pour autant, il lui reproche “de ne pas avoir élaboré de ligne claire pour maintenir et sauvegarder les positions de l’Etat”. C’est à dire, précise-t-il, les “positions géopolitiques de l’URSS”. Du Parti-Etat donc. Et de l’idéologie qui le cimentait. Une véritable aporie dont l’on se demande quelle solution a posteriori Pouchkov propose pour en sortir. Car de quoi s’agit-il ? De la volonté des peuples d’Europe centrale et de l’Est de se libérer du régime communiste qui leur a été imposé en 1945 par la violence, la manipulation et le mensonge, qui a fini par emporter la place-forte qui en était la clef de voûte. La solution a posteriori de Pouchkov, mais dont l’on peut supposer qu’elle dessine une perspective, tient en deux temps : une légitimation du Parti-Etat soviétique considéré comme le continuateur de l’Etat impérial, et la voie chinoise de Deng Xiaoping ouvrant au marché tout en conservant le Parti-Etat.

Le premier élément constitue un postulat contestable : même s’il pouvait connaître des périodes de “despotisme oriental”, l’Etat impérial n’a jamais versé dans la terreur généralisée et le crime de masse comme son prétendu continuateur l’a fait au nom d’une idéologie. 1917 a mis un coup d’arrêt à la libéralisation progressive de l’Empire russe, du fait de cette radicalisation causée par l’impératif du rattrapage et les fausses solutions proposées par l’idéologie marxiste. C’est d’ailleurs cette solution de continuité qui explique les difficultés auxquelles se heurte la transition en Fédération de Russie actuellement. La voie chinoise quant à elle a bénéficié d’une aide incalculable de l’Occident par une délocalisation généralisée et le transfert des technologies qui l’ont accompagnée. Sans que son système totalitaire verrouillé par le Parti-Etat n’ait été touché. Si ce système n’éclate pas comme on en voit actuellement les prémisses à Hong-Kong, il est à craindre que l’on assiste à son évolution vers un totalitarisme d’un type encore plus redoutable grâce aux technologies de la communication, l’intelligence artificielle et les manipulations génétiques.

Le fait est que le système soviétique du Parti-Etat, quoi qu’en dise Pouchkov, était irréformable, car pendant ses soixante-huit ans d’existence, dans l’impitoyable guerre civile qu’il a menée contre son peuple, au nom de la lutte des classes, il a soigneusement éliminé toute alternative, une société civile réduite à quelques dissidents courageux ne réapparaissant qu’à la fin de son règne. “Quand Staline disparaît, observe Malia, le ‘vide universel de la nuit soviétique’ est aussitôt remplacé par le Parti-Etat. Quand ses lointains successeurs des années 80, désireux de redonner vie à l’héritage, provoqueront par inadvertance l’effondrement du système, ils s’apercevront que le pays n’avait aucune société civile capable de prendre sa place. Pour les orphelins du communisme, faire sortir un marché et une démocratie de cet immense vide social aurait demandé des pouvoirs de magicien. Il n’est pas étonnant que ce soit ‘l’économie clandestine’ soviétique et ses mafias qui se soient aussitôt engouffrées dans ce vide”.

Pouchkov y ajoute l’ambition d’apparatchiks conservant les réflexes inoculés par l’idéologie totalitaire sous un démocratisme de façade : “pendant que Gorbatchev essayait d’échapper à toute la masse des défis intérieurs et extérieurs qui pesaient sur lui, une alternative murissait à l’intérieur de la classe dirigeante. Elle reçut le nom d’alternative démocratique alors qu’en réalité, elle n’était pas démocratique mais anticommuniste”. Observons au passage que Pouchkov continue ici à confondre démocratie et communisme, alors qu’en URSS renouer avec la démocratie passait nécessairement par la critique du communisme, lequel s’est avéré foncièrement antidémocratique dans toutes ses applications. Pouchkov qui poursuit : “c’était une alternative avancée par une partie de l’élite politique soviétique – soulignons ce mot, précise-t-il – qui, pour différentes raisons, soit n’avait pas un accès suffisant au pouvoir, soit avait l’intention de changer les drapeaux et d’entrer dans le nouveau tournant de l’histoire en y occupant des positions dominantes”.

Mais avant de passer à la période Eltsine ici visée, interrogeons-nous sur la façon dont Gorbatchev lui-même analyse la perestroïka et son échec. Dans un ouvrage publié en 2014, “Après le Kremlin” (6), il revient sur cette période, notamment dans sa conclusion, “Sur la perestroïka et l’avenir de la Russie”, dont les deux premiers chapitres du livre de Pouchkov semblent être une réponse polémique. Dans ce texte il part du constat que “les tentatives de réformes de ces vingt dernières années n’ont pas été menées jusqu’au bout”, dressant un tableau assez sombre de la Russie de 2014 : “une situation politique dans l’impasse, la stagnation de l’économie, l’accumulation de problèmes sociaux non résolus, la diminution des droits et de la dignité des citoyens – tout cela rappelle l’état du pays avant la perestroïka et provoque le mécontentement. Et bien que le mouvement de protestation qui a pris naissance en décembre 2011 ait pu être provisoirement éteint, ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui ne peuvent pas ne pas ressentir le mécontentement des citoyens”. Et Gorbatchev de les mettre en garde : “si des changements n’interviennent pas, les manifestations ne vont pas simplement recommencer, mais elles vont prendre un caractère plus radical”.

Il rappelle ensuite que les changements opérés par la perestroïka visaient dans un premier temps à réaliser un aggiornamento du socialisme et dit s’être inspiré du Lénine de la NEP. Cependant “progressivement – mais très rapidement à l’aune de l’histoire – il devint évident qu’il était nécessaire d’opérer des changements dans le rôle du PCUS : de le libérer de sa fonction d’instance supérieure supervisant toutes les structures gouvernementales et sociales et de mettre en place un état de droit”. Ce qu’il obtient à la conférence du parti de juin 1988. C’était en fait en finir avec le Parti-Etat : “c’est alors que le chemin en direction de la démocratie et de la liberté a commencé à prendre un caractère irréversible”. Quant à la réforme du système économique, la décision d’aller vers le marché a été prise dès le plenum du Comité Central d’avril 1987, mais n’a pu être mise en oeuvre à cause de l’opposition conservatrice, à quoi s’est ajoutée une chute brutale des prix du pétrole entraînant une crise économique et un risque d’éclatement des républiques et des régions du fait de la libéralisation. Quant à l’échec de la perestroïka, il l’attribue à l’effet combiné de deux forces opposées : les conservateurs du parti, qui se sont acharnés à saboter le processus dès le début et préparaient leur coup d’Etat, et les radicaux-libéraux, qui avaient le soutien d’une opinion publique mécontente des difficultés économiques et qui ont trouvé un leader dans la personne de Boris Eltsine.

Ces libéraux étaient “partisans d’une totale destruction du régime soviétique et d’une installation rapide du capitalisme par le haut, dont la majorité d’entre eux n’avaient qu’une idée plutôt sommaire, sans parler du fait, comme cela s’est avéré, qu’ils n’envisageaient absolument pas une période de transition vers l’économie de marché”. Gorbatchev rend cependant hommage à Eltsine pour avoir fait échouer le putsch conservateur d’août 90, qui représentait le danger d’une régression du pays à l’ordre précédant la perestroïka, mais cela au prix de la chute de l’URSS et de la thérapie de choc. Et s’il se désolidarise de ce qui s’est passé ensuite, c’est uniquement quant à la méthode suivie : “dans les années de perestroïka nous avons parié sur des changements progressifs, nous nous sommes efforcés de ne pas mettre le pays à genoux. Ceux qui sont venus au pouvoir après nous ont fait le choix de tout détruire. Nous estimions nécessaire de conserver le rôle régulateur de l’Etat dans le processus d’accès au marché, les réformateurs des années 90 croyaient dans la force magique du marché libre”. En outre, selon Gorbatchev “bien des décisions de Eltsine ont été conditionnée par sa volonté d’apparaître plus déterminé que moi. La victime en a été le caractère démocratique du processus de réformes. Sans parler de la falsification des élections, des conflits armés et de l’augmentation de la criminalité”.

Pour autant, revenant au moment présent de l’écriture de son livre, il pense qu’il reste à la Russie un potentiel, à condition de se moderniser, ce qu’elle ne peut faire que par la voie de la démocratie : “un mot rarement entendu ces derniers temps dans les discours des politiques russes”. Pour lui il n’y a pas d’autre alternative. Pour cela, “doivent être mis impérativement en place, ce qui n’est pas le cas actuellement : des élections régulières et honnêtes, la garantie d’une alternance du pouvoir, un ordre constitutionnel stable et l’équilibre des pouvoirs, une concurrence des partis politiques, la défense des droits et des libertés fondamentales de l’individu, des tribunaux justes et impartiaux, et un développement de la société civile”. S’il concède qu’il est nécessaire d’avoir en Russie un exécutif fort, ce qui a manqué au moment de la perestroïka, “il ne faut pas mettre tous les leviers politiques dans les mains d’un seul homme”. Pour cela “la Russie a besoin d’un parlement fort et indépendant”, qui doit “avoir un mécanisme d’enquête et d’audition sur tous les problèmes les plus importants”, alors qu’aujourd’hui les deux chambres sont “pratiquement constituées de membres nommés. Les partis politiques ne jouent aucun rôle dans la vie du pays et le travail parlementaire comme cela devrait être le cas dans un pays démocratique”.

Relevons cependant une contradiction flagrante dans ce texte de Gorbatchev : se déclarant social-démocrate, il continue à se réclamer de Lénine, et de sa conception du socialisme selon laquelle “celui-ci constitue une création vivante des masses”. Alors que Lénine a précisément commencé par interdire tous les autres partis pour mettre en place ce Parti-Etat que Gorbatchev finira par détruire en commençant à remettre en cause son omnipotence. Ce qui donne raison à Pouchkov lorsqu’il souligne le manque d’esprit de décision et la vision restée empreinte d’idéologie de Gorbatchev. Mais avant de revenir à la suite de son livre, citons un autre observateur très averti de la période de transition en Russie. Dans sa postface au livre de Natalia Narotchnitskaïa, “Que reste-t-il de notre victoire ?” (7), Jacques Sapir situe “la fin du processus de démocratisation initié par Mikhaïl Gorbatchev en 1993, en dissolvant de manière anti-constitutionnelle le Parlement russe”. En 1993 donc, et pas en 1991. Observons cependant que ce Parlement, le Congrès des députés du peuple de Russie, n’avait été élu qu’en partie démocratiquement en 1990, sous le nom de Congrès des députés du peuple d’Union soviétique, comportant une majorité de communistes bientôt dirigés par l’ultra-nationaliste Alexandre Routskoï. Il s’opposait à la réforme constitutionnelle voulue par Boris Eltsine, lequel disposait d’une majorité obtenue par référendum le 25 avril 1993, et voulait doter la nouvelle Russie d’une réelle constitution démocratique, celle, soviétique, de 1977 étant toujours en vigueur. L’on peut donc également considérer que cette dissolution sanctionne la fin de l’ancien régime.

Pour autant Sapir n’en énumère pas moins les trois crises qui ont failli faire disparaître la Russie entre 1991 et 1998, “d’une intensité rarement égalée dans l’histoire : une crise économique, “qui voit la production s’effondrer de moitié, sous l’effet combiné des désordres de la transition et des politiques néolibérales mises en place avec le soutien des gouvernements occidentaux et des institutions financières internationales”, une crise politique avec la dissolution par la force militaire du parlement : “de ce péché originel du libéralisme en Russie découleront par la suite la guerre en Tchétchénie (décembre 1994) et le trucage des élections présidentielles de 1996. Crise sociale enfin (…) quand le vol, la prostitution et le crime semblent les seules activités offertes à la jeunesse”. Il récuse cependant l’idée galvaudée depuis d’un complot contre la Russie : “la réalité à laquelle l’auteur de cette postface a été confronté fut plus souvent la résultante de l’addition d’un dogmatisme néolibéral, d’un manque de courage politique et d’un pur esprit de lucre chez les acteurs concernés, que le produit d’un projet politique cohérent, entièrement pensé et mis en oeuvre sur des décennies”. L’on peut cependant penser, en référence à ce trait récurrent de la politique russe mis en lumière par Malia, que la brutalité des années 90 eltsiniennes tient également à cet effet de radicalisation dans la dynamique de rattrapage de l’Occident, que le vide de la période soviétique n’a fait qu’aggraver.

Citons enfin, puisque le livre de Narotchnitskaïa traitait de ce sujet, la remarque de Sapir selon laquelle “la constitution d’une ‘mémoire’ a-historique de la Seconde Guerre mondiale est un problème fondamental pour l’avenir de l’Europe. Tant que l’on laissera se développer des mémorialisations politiquement instrumentalisées un véritable dialogue politique et culturel sera des plus difficiles”. Cela reste en effet un problème fondamental pour l’avenir de l’Europe, mais aussi pour l’avenir de la Russie post-soviétique tant dans ses relations internationales, à commencer par ses voisins proches, que dans la nécessaire poursuite de son processus de démocratisation intérieure. Dans son intervention au Centre spirituel de Russie le 13 novembre, Pouchkov a accusé la Pologne de continuer à vivre en 1939 (5). On peut aisément lui opposer que la Fédération de Russie continue à vivre, elle, en 1941, passant 1939 aux profits et pertes.

Depuis 2014 en effet, le défilé annuel du “régiment immortel”, s’il rappelle à juste titre la mémoire de ceux qui ont combattu, oublie la façon dont l’URSS a “soviétisé” les parties d’Europe centrale qu’elle a occupées entre 1939 et 1941, puis à nouveau à partir de la Libération en 1945. Sans compter les crimes de masse commis entre 1917 et 1953. La reconnaissance de tous ces crimes permettrait un progrès considérable dans le processus de démocratisation intérieure et dans les relations internationales, comme cela a été le cas de l’Allemagne après 1945 pour son propre régime totalitaire. Pour cela une ouverture des archives soviétiques à tous les chercheurs est nécessaire, ce qui est loin d’être le cas actuellement, et la restitution des archives volées par la Gestapo et récupérées par les services soviétiques, ce qui constitue également un vol et un recel. Les archives françaises, si une partie a été rendue, ne l’ont pas toutes été (8), elles doivent donc l’être dans leur intégralité.

Ce qui nous ramène à la politique internationale de la Fédération de Russie. Pouchkov – dont l’on peut supposer que sa critique sans nuance de Gorbatchev répond à celle que ce dernier assène au pouvoir actuel – ne considère pas lui non plus que les années 90 soient le fruit d’un “complot” de l’Occident, mais plus d’une démission totale de la défense des intérêts de l’Etat par Eltsine et son entourage, qui tout comme Gorbatchev “ignoraient les bases de la politique étrangère”, gouvernée par “des relations de domination, une lutte pour le pouvoir sur la scène internationale”. D’avoir abandonné en quelque sorte la politique de confrontation Est-Ouest, ce qui s’est vite traduit, après la brève lune de miel entre Mikhaïl Gorbatchev et Georges Bush senior en 1989, par la volonté américaine d’imposer sa domination universelle, et donc de considérer la Russie post-soviétique non pas comme un allié, mais comme une province soumise à son empire. Pouchkov ne sort cependant pas de l’ambiguïté : en quoi consistent les intérêts propres à la Russie post-soviétique, si ce ne sont pas des intérêts communs à l’ensemble du monde démocratique ? Et pourquoi dans ce cas maintenir un arsenal nucléaire distinct, hérité de la période de confrontation, plutôt que de le gérer en commun ? De plus il considère que les USA constituent un bloc compact défavorable à la Russie. Ce n’est que tardivement qu’il évoque le courant néo-conservateur, à propos de la politique américaine au Moyen-Orient et du frein à la politique de redémarrage d’Obama.

Ne peut-on cependant pas considérer que l’influence grandissante des néo-conservateurs – qui sont souvent d’anciens trotskistes et donc de bons connaisseurs du système soviétique – a bénéficié de l’inachèvement et des ambiguïtés du processus de décommunisation et de démocratisation réelle de la post-URSS ? Une polarisation qui bénéficie aussi bien aux partisans occidentaux d’une confrontation avec la Russie qu’aux partisans d’un néo-stalinisme, d’un sonderweg russe qui allierait le marché à la défense des intérêts de l’Etat, comme la Chine allie marché et dictature du Parti-Etat totalitaire ? C’est à dire les partisans d’un nouvel éloignement de la Russie des valeurs partagées avec l’Occident depuis Pierre le Grand. Pouchkov n’est-il pas dans cette optique lorsqu’il émet l’hypothèse que si les nationaux-communistes du Parlement l’avaient emporté sur Eltsine en 1993, “il y aurait eu au moins une tentative de construire les relations avec les Etats-Unis sur d’autres principes, conformes aux traditions historiques de notre pays”. Lesquelles ? Conformément à son postulat de base, le sonderweg russe tel qu’il le conçoit confond les Russies soviétique et impériale, qui ont “toujours joué un rôle autonome dans la politique mondiale. En raison de plusieurs facteurs : la psychologie ‘de la troisième Rome’, héritière de Byzance, la taille de la population, et le potentiel de ressources naturelles. La Russie, grande puissance indépendante, avait été éduquée dans un esprit de puissance autonome depuis des siècles”.

La fin de la période radicale du règne de Boris Eltsine vient avec la nomination d’Evgueni Primakov, ancien diplomate et directeur du Service des renseignements extérieurs, au poste de premier ministre, juste après la crise financière d’août 1998. Il avait déjà infléchi la politique extérieure au poste de ministre des Affaires étrangères en remplacement du trop accommodant Andreï Kozyrev en 1996, notamment sur la politique d’élargissement de l’OTAN à l’Europe de l’Est. Un nouveau contexte est créé par la crise imputée aux politiques libérales, en chute libre dans l’opinion, une reprise en main se dessine. Selon Pouchkov, Primakov incarne la distinction qu’il cherche à opérer dans son livre : “il était le représentant de l’ancienne élite soviétique, non pas celle du Parti, mais celle de l’Etat, qui était guidée par les intérêts du pays et gardait ses distances avec l’idéologie de l’Union soviétique”. Soit. Mais l’Etat, encore une fois, c’était le Parti-Etat. Primakov en outre, en tant que spécialiste du Moyen-Orient, était engagé dans une diplomatie secrète qui faisait de lui un collaborateur de cet autre élément essentiel du système totalitaire en Union soviétique : les structures de force et les services secrets, qui sont sans doute ce qui a le mieux survécu au naufrage de l’URSS. Mais Primakov était un réaliste, qui allait promouvoir, étant données les conditions d’alors en Russie, une politique extérieure intermédiaire entre celle de Kozyrev et celle que mènera Poutine, basée sur “l’intégration de la Russie à l’économie mondiale” et “la délimitation des intérêts nationaux de la Russie, dans le cadre des relations de partenariat stratégique avec l’Occident”, dont le but était de freiner l’élargissement de l’OTAN.

Une reprise de la politique de confrontation s’amorce donc alors, pleinement illustrée au moment où le premier ministre Primakov, qui se rendait à Washington, fait faire demi-tour à son avion au dessus de l’Atlantique, lorsqu’il apprend le début des bombardements de l’OTAN au Kosovo, dans le processus de décision duquel le ministre des Affaire étrangères russe Igor Ivanov s’était pourtant simplement abstenu (9), les autorisant par défaut. La Fédération de Russie n’était alors pas assez puissante pour s’opposer à la politique débridée de ceux que le ministre des Affaires étrangères français de l’époque Hubert Védrine appelle les “occidentalistes”.

Vladimir Poutine, accédant symboliquement au pouvoir le 31 décembre 1999, a alors pour objectif “d’arrêter le recul de la Russie en politique étrangère, et de construire un système de relations qui permette de commencer à regagner l’autorité qu’avait l’Union soviétique”. La formulation semble là presque lever l’ambiguïté dans laquelle Pouchkov s’est maintenu jusqu’à présent, qui poursuit : “après avoir perdu 9 millions de kilomètres carrés de son territoire, la Russie ne pouvait pas se comparer au potentiel de l’URSS. Mais elle pouvait, à juste titre, jouer un rôle important dans les affaires mondiales, comme puissance principale d’Eurasie, représentée au Conseil de sécurité de l’ONU, ayant le statut de puissance nucléaire et ayant conservé une surface de 17 millions de kilomètres carrés”. L’équation de la politique poutinienne telle qu’elle est présentée là joue alors sur les deux tableaux de la poursuite de l’adaptation au marché mondial et d’une montée en puissance de la défense d’intérêts de l’Etat russe se confondant avec ceux de l’URSS, confondus avec ceux de l’Empire russe. C’est en fait la voie chinoise proposée par Pouchkov au début de son ouvrage, adaptée aux conditions de la Russie post-soviétique et post-impériale. Cette logique va conduire à la montée en puissance de la confrontation.

Selon Pouchkov, “pour autant que l’on puisse en juger, Poutine proposait de diminuer les zones de désaccords et de rivalité au minimum et d’élargir au maximum les zones d’accord réciproque. Mais cette tactique s’est immédiatement heurtée à la logique inexorable de l’expansion américaine, et de l’affirmation des USA comme puissance unique globale, qui n’a pas besoin de prendre en compte les intérêts de la Russie”. D’emblée cette politique se heurte à l’élargissement de l’OTAN aux Pays Baltes : “c’était déjà le passage d’une certaine ‘ligne rouge’, déclare-t-il, par l’intermédiaire de ces pays, l’alliance militaire accédait directement à la frontière de la Russie”. Et il ajoute : “On nous avait persuadés que l’élargissement de l’OTAN couvrirait au maximum les Etats qui avaient été membres du Pacte de Varsovie, en étaient sortis, et avaient exprimé le désir de rejoindre l’alliance occidentale : la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, mais en aucun cas les ex-Républiques de l’URSS”. Que la Fédération de Russie ait des intérêts qui lui sont propres à défendre est une chose, mais que ces intérêts passent par la non-reconnaissance du droit à des Etats indépendants de rejoindre l’OTAN et l’Union européenne au nom de leur intégration, forcée, à l’URSS en 1945, c’est confondre ces intérêts avec ceux de l’URSS dont ces Etats sont sortis en septembre 1991, avec l’accord de cette même URSS qui a d’ailleurs cessé d’exister deux mois après.

La politique étrangère du président Poutine, telle que la présente Pouchkov, ne peut donc être considérée comme totalement exempte d’une confusion entre les intérêts d’une Russie réellement démocratique, entretenant des relations respectueuses de l’indépendance de ses voisins, et ceux de l’ex-URSS, coercitive sur le plan intérieur, c’est à dire en l’espèce dans les relations du “Centre” avec les Républiques intégrées, et engagée sur le plan international dans une confrontation plus ou moins ouverte selon les périodes avec les Occidentaux. Certes, la politique entreprise alors par les USA répond à la dénonciation par Pouchkov, d’une “logique inexorable de l’expansion américaine”, mais n’a-t-il pas tendance à considérer la Fédération de Russie, telle qu’elle évolue sous la présidence de Poutine, comme exempte de toute responsabilité dans une tension internationale qui va croissant ? N’est-ce pas l’apparente confusion entre intérêts d’Etat légitimes et intérêts répondant à la logique de ceux de l’ex-URSS qui est aussi responsable de cette escalade ? Car à part une brève nouvelle lune de miel entre les présidents Poutine et Georges Bush junior, au moment des attentats du 11 septembre 2001, et celle entre les présidents Barak Obama et Dmitri Medvedev, qui aboutit au nouveau traité START III de limitation des armements nucléaires, la période de presque vingt années des présidences Poutine est marquée par différentes crises aboutissant à ce qui a été perçu comme une nouvelle guerre froide. Pouchkov la divise en deux phases – qu’il présente cependant dans un relatif désordre ne permettant pas d’en saisir immédiatement la logique – distinguées par la césure du discours de Munich de février 2007 publié en annexe à son livre.

La première de ces deux périodes, inaugurée sur la guerre en Tchétchénie – laquelle selon Pouchkov est à l’origine des mauvaises relations entre Poutine et les Etats-Unis – est également marquée par une embellie économique de la Russie, qui peut envisager mieux défendre ses intérêts au plan international. C’est aussi le moment où l’intégration eurasiatique commence avec la Biélorussie et le Kazakhstan, sur laquelle Pouchkov s’étend peu. Elle constitue pourtant la vraie pomme de discorde entre la Fédération de Russie et l’Occident, qui y voit un entreprise de formation d’un bloc alternatif, fondé sur des principes autoritaires, voire de restauration de l’URSS sous d’autres formes. C’est le moment où les Etats-Unis sortent du traité ABM, ce qui va les conduire à déployer des systèmes anti-missiles en Pologne, Roumanie et Bulgarie, “une menace pour notre potentiel de dissuasion nucléaire” précise Pouchkov. Survient alors le premier Maïdan à l’hiver 2004 : “à ce moment en Ukraine l’Occident et la Russie se sont heurtés en direct dans la lutte pour l’orientation politique et géopolitique de notre voisin du Sud”, car “depuis l’Ukraine les missiles américains peuvent atteindre Moscou en quelques minutes”.

Débute alors la seconde présidence Poutine, après sa réélection, confirmant son rôle de leader national. L’intervention américaine en Irak a momentanément provoqué un axe continental Paris – Berlin – Moscou. Pouchkov cite alors les néo-conservateurs, sans pour autant analyser le phénomène, comme responsables d’une politique qui va considérablement discréditer les Etats-Unis et donner plus de poids à celle promue par Moscou. D’autant plus qu’une forte croissance est au rendez-vous entre 2005 et 2008. La Russie se libère de ses dettes, constitue des réserves, connaît une “croissance impétueuse de la consommation et le développement significatif d’une classe moyenne”. C’est le moment où, selon Pouchkov, la Russie s’interroge sur son identité et son avenir : “nous avons cessé d’être une puissance communiste, (…), le porteur principal et le moteur de la transformation du monde sur des bases socialistes. Nous avons cessé d’être l’antithèse idéologique des USA et de l’alliance occidentale. (…) Mais nous n’avons pas trouvé de nouvelle idéologie convaincante ni un objectif national”. Et selon lui elle ne réside pas dans les valeurs libérales, au sens politique, discréditées au plan international par les néoconservateurs et au plan intérieur par “les pratiques politiques du eltsinisme”.

Mais il jette un peu trop vite “le bébé avec l’eau du bain”. Car s’il reconnaît que “personne ne contestait le fait qu’il était préférable d’avoir un système démocratique stable et développé, une économie mixte efficace, un état de droit, etc.” – on notera au passage le “etc” – et que “comme l’a dit Viktor Tchernomyrdine à son époque : ‘nous avons voulu faire mieux, mais le résultat a été comme d’habitude’. Et même pire”, ce n’est pas pour remettre le métier à l’ouvrage. On peut même lire en creux dans ces pages, évoquant à son tour l’effet désastreux de l’excès dans la nécessité du rattrapage, une justification du retour à une politique répondant à la défense des intérêts de l’ex-Union soviétique : “Boris Eltsine a renoncé à la politique soviétique, mais qu’a-t-il proposé à la place, si ce n’est une obséquiosité humiliante face à l’Occident ? Oui la guerre froide était une menace dangereuse d’hiver nucléaire. Personne évidemment n’y aspirait. Mais déclarer que nous arrêtions la guerre froide ne suffisait pas à expliquer à quoi nous passions”. C’est alors qu’à Munich, le 10 février 2007, Poutine déclare la fin du monde unipolaire, la fin de la période où la mort du communisme avait laissé espérer l’intégration d’un monde unifié sur les mêmes valeurs. Espérance déçue, par l’action conjuguée des néoconservateurs occidentaux et des réformateurs russes, pris tous deux dans les excès du rattrapage.

A lieu alors la guerre de Géorgie, vraisemblablement une folle initiative du président Saakachvili, mais qui n’en constitue pas moins le passage à une dimension militaire de la politique d’expansion de l’OTAN. Les dirigeants occidentaux sont alors divisés, mais l’image de la Russie en pâtit, d’autant plus qu’elle n’a pas encore les moyens médiatiques lui permettant de présenter sa version des faits. Pouchkov date pourtant des années qui ont suivi “la révision critique du rôle des USA eux-mêmes dans les affaires mondiales”. Liée aux échecs de la stratégie néo-conservatrice en Afghanistan et en Irak, dans l’objectif du “Grand Moyen-Orient”, ainsi qu’à la crise mondiale, tandis que la Chine connaît une forte croissance, alors que les Etats-Unis accumulent une dette gigantesque. “Quand Bush père a déclaré après la chute de l’URSS qu’un ‘nouvel ordre mondial était arrivé, avec les USA à sa tête, cela semblait juste. Vers 2008-2009 cela ne l’était plus”, constate-t-il non sans satisfaction. C’est alors que l’alternative entreprise par la Chine et la Fédération de Russie commence à prendre corps, lorsqu’au forum de Davos en 2008, Poutine et le premier ministre chinois “s’expriment à l’unisson”, déclarant “‘nos professeurs’ se sont un peu précipités en déclarant que l’économie libérale était un phénomène post capitaliste qui n’était plus susceptible de connaître de bouleversements financiers sérieux”. Pouchkov cite également les BRICS comme “nouveaux centres de pouvoir”, sans préciser toutefois quelle sorte d’alternative ils constituent à l’économie libérale et à la démocratie définitivement discréditées selon lui par la période Eltsine.

Une brève période de rapprochement a cependant lieu avec le “reset”, le “redémarrage” proposé par le nouveau président Obama au nouveau président Medvedev, Poutine n’ayant pu se représenter une troisième fois de suite. “Un moyen doux de soumission de la Russie” ironise Pouchkov en citant le vice-président Biden, qui lui ne cache pas son jeu, en lui offrant l’accès à l’OMC ainsi que la perspective d’investissements et d’échange de technologie. Il s’agissait en fait de convaincre Medvedev d’abandonner la ligne déclarée par Poutine à Munich. Mais, constate-t-il, “les courants néo-conservateurs interventionnistes restaient très forts dans l’élite américaine”, et “à l’exception de START III, (…) la Russie n’a pas enregistré de participation du business américain au niveau espéré à Moscou”. La crise libyenne va mettre fin à cette période d’embellie : les Occidentaux “surinterprètent” la résolution du Conseil de Sécurité, la Russie s’abstenant, autorisant une intervention qui devait se limiter à une zone d’exclusion aérienne et à la défense des populations de Benghazi. Curieusement Pouchkov ne cite pas la France de Sarkozy, qui a joué un rôle essentiel dans ce désastre, ni le différend qui en dit long entre Poutine et Medvedev, ce dernier reprenant publiquement son premier ministre pour avoir dénoncé la “croisade” entreprise par les Occidentaux. C’est là sans doute ce qui a déterminé Poutine à se représenter dès 2012, afin de reprendre les rênes.

La confrontation larvée depuis 2007 devient alors ici ouverte, avec les manifestations de l’hiver 2011-2012 à Moscou, “connotées politiquement par les déclarations de la direction américaine”, notamment de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Mais elle éclate au grand jour avec les conflits par procuration en Syrie et en Ukraine, qui débouchent sur ce que l’on a qualifié de nouvelle guerre froide. En Syrie, il s’agissait pour le de nouveau président Poutine de ne pas laisser faire ce qui s’était déroulé en Libye. Et l’Occident a sans doute joué dans cette guerre un rôle désastreux tant sur le plan stratégique, provoquant la prolifération du terrorisme, que celui de sa réputation morale en visant le remplacement du régime laïc syrien par l’islamisme radical. Cependant la Syrie faisait partie de la zone d’influence soviétique. Pouchkov oublie d’ailleurs de préciser que la Fédération de Russie y possédait encore deux bases, qui constituent un but de guerre géostratégique, outre la nécessité de bientôt combattre les terroristes qui commençaient à y affluer en provenance de la Fédération et de l’ex-URSS. Poutine déjoue une tentative d’intervention occidentale au prétexte d’utilisation d’armes chimiques par Assad, en faisant détruire le stock. Il finit par intervenir à la demande d’une Syrie sur le point de tomber, faisant la démonstration de la performance des nouvelles armes tactiques et stratégiques dont a été dotée l’armée russe.

Mais selon Pouchkov, c’est surtout “autour de l’Ukraine qu’une collision frontale a commencé”. Il s’agit en fait de l’affrontement géopolitique entre le monde occidental et le bloc eurasiatique en voie de constitution. La structure économique de l’Ukraine est restée complémentaire de celle de la Fédération de Russie, héritage de l’époque soviétique, la population est partagée sur les plans linguistiques et civilisationnel. Dans ces conditions il n’est pas facile d’opérer le rapprochement avec l’Occident voulu par les nationalistes et les libéraux, encouragé par l’Occident. Les événements du Maïdan, déclenchés par la volte-face du président Ianoukovitch renonçant à la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne, ont conduit à un accord entre lui et l’opposition radicale, garanti par la signature de trois ministres des Affaires étrangères de France, d’Allemagne et de Pologne le 21 février 2014. Au même moment, des tirs de provocation sur le Maïdan font plusieurs dizaines de morts, provoquant un coup d’Etat, annulant de fait la signature de l’accord et déclenchant une insurrection des populations menacées par la politique d’emblée anti-russophones du nouveau pouvoir, notamment en Crimée, qui fait sécession, et dans le Donbass. S’ensuit une intervention “anti-terroriste” dans cette région, où s’engagent les éléments les plus radicaux du Maïdan, y compris des bataillons néo-nazis, qui fait 15 000 victimes dans la population civile, obligeant la Fédération de Russie à apporter son soutien logistique, mais aussi militaire. Des sanctions, notamment financières, ont alors été prises contre la Russie, que l’Occident tente d’isoler, ce qui renforce le processus de constitution du bloc eurasiatique et de l’alliance toujours plus étroite de la Russie avec la Chine. Mais également la constitution d’une mouvance néo-stalinienne en Russie, qui jouit d’énormes moyens de propagande sur les chaînes de télévision gouvernementales.

Les accords de Minsk I et II, intervenus en 2014 puis en 2015, ont mis fin à la partie chaude du conflit, mais ils sont restés au point mort pendant toute la durée de la présidence Porochenko. L’élection du nouveau président Zelenski laisse espérer qu’il soient remplis, et ils ont commencé à l’être avec le retrait des armes lourdes, même s’il a du mal à se faire entendre des bataillons radicaux. Des élections devraient se tenir ensuite, qui conduiraient à la définition d’un satut spécial pour les régions sécessionnistes. Ce sera l’objet du prochain “Format Normandie” le 9 décembre prochain entre la France, qui reçoit, l’Allemagne, l’Ukraine et la Fédération de Russie, qui veillent à l’application de ces accords. A la fin de son ouvrage, Pouchkov précise cependant les vrais enjeux du conflit, lorsqu’il évoque la politique d’élargissement continue de l’Union européenne : “L’élargissement, mais aux dépens de qui ? Aux dépens de la Russie, parce que l’Union européenne essaye, en élargissant ses zones d’influence, de diminuer la zone des groupes d’intégration que crée la Russie. Si, par exemple, la Biélorussie entrait dans la zone d’influence de l’Union européenne, l’Union économique eurasiatique perdrait un de ses principaux participants”. Et a fortiori l’Ukraine.

Pouchkov conclut ainsi à une conflictualité structurelle entre la Fédération de Russie et l’Occident, imputant la faute à ce dernier : “notre propre position géopolitique a prédéterminé le conflit géopolitique avec l’Occident en Europe. Mais ce n’est pas nous qui l’avons choisi”. Prenant acte de la fin du “partenariat stratégique” entre la Russie et l’Union européenne, il en reste à la politique traditionnelle de la Fédération de Russie qui a toujours ignoré ce partenaire au profit de contacts bilatéraux avec les Etats constitutifs, permettant de diviser ses interlocuteurs continentaux. Il est d’ailleurs remarquable que dans sa stratégie de victimisation de la Fédération de Russie, attribuant la “politique de deuxième ‘guerre froide'” à la “ligne générale des Etats-Unis”, maintenue après l’élection de Donald Trump, Pouchkov évoque la sortie des USA du traité FNI de 1987 sur les missiles à courte et moyenne portée annoncée par John Bolton en septembre 2018, devenue effective depuis le 2 août dernier. Mais à aucun moment il n’évoque le tournant géostratégique proclamé par Poutine le 1er mars 2018, lorsqu’il a présenté le nouvel arsenal de vecteurs hypersoniques et non balistiques dont est en train de se doter la Fédération de Russie, lors de son discours à l’Assemblée fédérale (10). Ce qui la place de facto en position d’agresseur potentiel, même si ces armes sont présentée comme défensives face à la menace des systèmes anti-missiles déployés à ses frontières par l’OTAN. Elles ouvrent en outre à une nouvelle course aux armements.

Dans le dernier chapitre, écrit à la demande de son préfacier, Jean-Pierre Chevènement, Pouchkov déclare que “les tendances à long terme de l’économie mondiale ne sont, de toute évidence, pas en faveur des Etats-Unis d’Amérique et du monde occidental en général”, ce qui fait perdre de son intérêt aux réunions du G7, dont la Fédération de Russie a été exclue, au profit du format du G20, où sont présents ce qu’il nomme “les nouveaux centres de pouvoirs” que sont la Chine, l’Inde et le Brésil. Et il insiste sur le caractère multipolaire du monde de demain. Alors que l’on observe plutôt le surgissement d’une nouvelle bi-polarité économique, mais également politique, idéologique et militaire, entre les Etats-Unis et cette fois-ci la Chine. La puissance financière chinoise, qui s’investit dans des banques de développement et la réalisation d’infrastructures internationales pour écouler ses productions délocalisées, lui permet d’augmenter “de façon exponentielle ses capacités d’influence dans les organisations internationales”. La nouvelle guerre froide dont Pouchkov rend responsables les Etats-Unis et leurs alliés, pousse donc selon lui la Russie “à une coopération durable avec les centres de pouvoir alternatifs, avant tout la Chine”. Et il martèle : “une alliance stratégique s’est créée de facto avec la Chine : c’est notre plus grand partenaire stratégique”.

Et ce n’est que dans les toutes dernières pages qu’il évoque la possibilité d’un autre scénario, citant “le président français Emmanuel Macron, qui a entamé un réchauffement des relations avec la Russie, ce qui a permis de relancer, avec l’aide de Berlin, le processus de Minsk, bloqué depuis 2016”. Berlin qu’il écarte cependant de la proposition de nouvelle alliance de revers avec la France, après celles de 1892 et celle ratée de 1934, qu’il a suggérée lors de la présentation de son livre au Centre spirituel de Russie (5), espérant trouver dans le différend actuel franco-allemands sur l’Europe-puissance, l’Europe de la Défense et le fonctionnement de OTAN, ainsi que sur les critères de Maastricht, matière à placer un coin au profit de la Fédération de Russie. Macron lui, lors de son discours à la Conférence des ambassadeurs le 27 août dernier, a en effet clairement énoncé la nécessité d’un rapprochement avec la Russie : “la Russie a maximisé dans le contexte actuel tous ses intérêts : elle est revenue en Syrie, elle est revenue en Libye, elle est revenue en Afrique, elle est dans tous les sujets de crise par nos faiblesses ou nos erreurs. Mais est-ce que cette situation est durable ? Je ne le crois pas et si j’étais à la place des Russes, ce qui est toujours la question que nous devons nous poser, je m’interrogerais parce que cette grande puissance qui investit beaucoup sur son armement, qui nous fait si peur, a le produit intérieur brut de l’Espagne, a une démographie déclinante et un pays vieillissant, et une tension politique croissante. Est-ce que vous pensez que l’on peut durer comme cela ? Je pense que la vocation de la Russie n’est pas d’être l’alliée minoritaire de la Chine et donc nous devons aussi savoir par ce dialogue exigeant et les conditions que nous poserons, offrir à un moment donné une option stratégique à ce pays qui va immanquablement se la poser, immanquablement, et c’est à nous de le préparer et de savoir avancer sur ce point”.

Dans l’interview qu’il a accordée à The Economist le 21 octobre dernier, il précise davantage, évoquant trois voies possibles pour la Fédération de Russie : reconstruire une puissance autonome sur un modèle de conservatisme identitaire orthodoxe, alors qu’elle est composée et entourée de populations musulmanes, ou le modèle eurasiatique, qui pâtit de la puissance de la Chine, laquelle induit un déséquilibre inévitable, faisant de Poutine, un pétersbourgeois, le vassal de Xi Jinping. Il ne lui reste donc plus, selon Macron, qu’à “rétablir une politique d’équilibre avec l’Europe”, en revenant sur sa vision : “Selon son logiciel, l’Europe était le vassal des Etats-Unis, l’Union européenne est une espèce de cheval de Troie de l’OTAN, et l’OTAN, c’était l’expansion jusqu’à ses frontières. Pour lui, le deal de 90 n’a pas été respecté, il n’y avait pas de ‘zone de sécurité’. Ils ont essayé d’aller jusqu’à l’Ukraine, il a voulu mettre fin à ça, mais dans un rapport traumatique avec nous. Il a développé un projet anti-européen par son conservatisme, mais je ne vois pas comment à long terme son projet peut ne pas être un projet de partenariat avec l’Europe”. Macron observe également que la Fédération de Russie “est un immense pays avec des logiques de pouvoir en son sein. Et une espèce de fièvre obsidionale, c’est-à-dire le sentiment d’être assiégé de partout. Poutine a vécu le terrorisme avant nous. Il a renforcé la structure étatique au moment de la Tchétchénie, puis après il s’est dit ‘ça nous vient par l’ouest'”.

Macron ne se fait cependant pas d’illusions sur les difficultés : “Mon idée n’est pas du tout naïve. Je n’ai pas parlé d’ailleurs d’un ‘reset’, j’ai dit ça prendra peut-être 10 ans. Si nous voulons bâtir la paix en Europe, reconstruire de l’autonomie stratégique européenne, nous avons besoin de reconsidérer notre position avec la Russie. Que les Etats-Unis soient très durs avec la Russie, c’est un surmoi, administratif, politique, historique. Mais il y a l’océan entre les deux. C’est notre voisinage, nous avons le droit d’avoir une autonomie, de ne pas être le suiveur des sanctions américaines, de repenser la relation stratégique avec la Russie sans naïveté aucune en étant toujours aussi dur sur le processus de Minsk et sur ce qui se passe en Ukraine. Il est clair qu’il faut repenser la relation stratégique. Nous avons plein de raisons de nous fâcher. Il y a les conflits gelés, les sujets énergétiques, les sujets technologiques, le cyber, la défense etc. Ce que j’ai proposé c’est un exercice qui consiste à dire comment on voit le monde, les risques partagés qu’on a, les intérêts conjoints qu’on peut avoir et comment on reconstruit ce que j’ai appelé une architecture de confiance et de sécurité”.

A la question de ses interlocuteurs sur les modalités concrètes de cette “reconstruction”, Macron précise : “Ça veut dire, par exemple, on est alignés sur le sujet terroriste, mais on ne travaille pas assez sur le sujet ensemble. Comment fait-on ? On fait travailler nos services ensemble, on partage une vision de la menace, on intervient peut-être de manière plus coordonnée contre le terrorisme islamiste dans tout notre voisinage. Comment on montre qu’il a plus intérêt à ce qu’on ait une collaboration sur le cyber, là où on se fait la guerre de manière absolue. Comment on a intérêt à déconflicter sur beaucoup de sujets. Comment on a intérêt à régler les conflits gelés, avec peut-être un agenda plus large que l’agenda ukrainien, mais on regarde l’ensemble des conflits gelés de la région et on lui explique. De quelles garanties il a besoin ? Est-ce que c’est une garantie de non-avancée de l’UE et de l’OTAN sur tel ou tel terrain ? C’est ça. Ça veut dire, quelles sont leurs principales craintes, quelles sont les nôtres, comment on les appréhende ensemble, quels sont les points sur lesquels on peut travailler ensemble, quels sont les points sur lesquels on décide de ne plus s’attaquer si je puis dire. Quels sont les points sur lesquels on décide de concilier. Déjà partager. On a plus de discussions. Et je pense que c’est très fructueux”.

D’ores et déjà, les ministres français et russes de la Défense et des Affaires étrangère se sont rencontrés à Moscou le 9 septembre dernier (11), et en matière de cyber-sécurité, le 15 novembre a eu lieu également à Moscou une réunion entre experts et responsables des services de sécurité (12) à l’issue de laquelle l’ambassadeur Henri Verdier pour le numérique a déclaré que “la France n’avait officiellement attribué à personne la responsabilité des cyber-attaques” qui ont visé le staff de campagne du candidat Macron en 2017 ainsi que TV5 Monde. Nous verrons bientôt si ce climat constructif se prolonge le 9 décembre à Paris, à l’occasion de la réunion du “Format Normandie” sur la réalisation des accords de Minsk en Ukraine, l’élection du nouveau président Vladimir/Voldymir Zelenski offrant une opportunité à saisir, un “kaïros” a précisé Jean-Pierre Chevènement au cours de la présentation du livre d’Alexei Pouchkov (5). Il s’agit en effet de commencer à résoudre la tension géopolitique sur le continent provoquée par la dynamique jusqu’à présent antagonique entre un bloc eurasiatique en voie de constitution et une Union européenne qui se voudrait désormais une puissance indépendante, en mesure d’intervenir dans le jeu bipolaire entre la Chine et les Etats-Unis sur l’échiquier global.

Frédéric Saillot, le 29 novembre 2019

(1) Editions du Seuil, 2003.
(2) Voir mon article : http://www.eurasiexpress.fr/vicissitudes-de-la-defense-et-de-la-memoire-en-federation-de-russie/
(3) Ainsi Voltaire nommait-il sa protectrice Catherine II
(4) Les événements de Tien An Men
(5) www.alliancefrancorusse.fr
Voir la Playlist sur la chaîne YouTube d’Eurasie Express : https://www.youtube.com/playlist?list=PL9Fa29olRAo14YVcXLbDNOK_7FxDt7Z78
(6) После Кремля, Издательство «Весь Мир», 2014. Citations traduites par l’auteur de l’article.
(7) Editions des Syrtes, 2008
(8) Voir Sophie Coeuré, “Les Archives spoliées”, éditions Payot et Rivages, 2007.
(9) Voir mon livre “Racak”, éditions de L’Harmattan, 2010, pp. 195 à 197.
(10) Voir mon article : http://www.eurasiexpress.fr/du-coulage-du-koursk-a-la-panoplie-anti-anti-missile-les-enjeux-de-la-presidentielle-russe/
(11) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/09/10/a-moscou-jean-yves-le-drian-et-florence-parly-en-quete-de-confiance-avec-les-russes_5508613_3210.html
(12) https://www.kommersant.ru/doc/4163592
https://fr.sputniknews.com/international/201911191042453721-accusations-contre-les-russes-de-cyberattaques-la-france-en-retropedalage/