“Je suis Charlie, je monte, je valide…”, l’usurpation de la première personne selon Denis Monod-Broca

“Je suis Charlie, je monte, je valide…”, l’usurpation de la première personne selon Denis Monod-Broca

Dans l’autobus des panonceaux disent “je monte, je valide”. Pourtant la RATP, s’adressant à ses clients, devrait inscrire sur ses panonceaux « vous montez, vous validez ». Faire mine de se mettre à leur place, en utilisant la première personne du singulier, pour mieux se faire comprendre d’eux sans doute, ils sont si bêtes ces clients…, est un non-sens.

La grammaire a ses règles.

Comme toutes les règles, on ne les bafoue pas impunément.

Moi n’est pas toi, ni nous, ni vous…

Ce « je monte, je valide » est une sorte de mensonge, sans trop de conséquences certes mais mensonge quand même.

Le désormais fameux slogan « je suis Charlie » tombe dans le même piège, dans la même trappe à sens. Et ici cela a des conséquences graves.

Charlie-Hebdo a été attaqué, douze de ses collaborateurs assassinés. Coup terrible ! Charlie est victime, et quelle victime ! Celui qui affirme « je suis Charlie » se met à la place de cette victime emblématique, il se fait lui-même victime honteusement sacrifiée. C’est un mensonge.

Se prétendre victime sans l’être c’est, comme on dit, vouloir le beurre et l’argent du beurre. Ça ne marche pas.

La victime véritable souffre, meurt, cela lui vaut, à juste titre, compassion, innocence, prestige. La victime de salon, ou de manifestation, elle, ne souffre ni ne meurt, mais revendique pourtant, elle aussi, innocence, compassion, prestige. Bien installée dans son confort, elle veut, sans souffrir le moins du monde, profiter des effets de la souffrance. Qu’il est doux d’être victime dans de telles conditions ! : le beurre et l’argent du beurre….

Ce “je suis” est malhonnête.

D’ailleurs, censé unir, il divise.

Les rescapés des camps se demandent “pourquoi eux sont morts et pas moi ?”. Parfois ils en viennent à se sentir eux-mêmes coupables. Pensant aux morts alors, ils ne disent pas “je suis victime” mais “je suis bourreau”. Il y a de la justesse, de l’honnêteté, de la vérité, de l’espoir aussi… dans cette vision des choses, aussi paradoxale soit-elle.

Ce n’est pas en nous proclamant victimes et en réclamant le châtiment des bourreaux, mais au contraire en prenant conscience de la part de bourreau qui est en nous, et en la neutralisant, qu’on ira vers “plus jamais ça”.

Denis Monod-Broca